Trois millions de personnes ont été déplacées dans les
pays andins en raison des affrontements entre guérilla et paramilitaires
Le village fantôme
de Saiza revient à la vie
Saiza: Roméo Langlois et Pascale Mariani
[07 août 2004]
A pied ou à dos de mule, enfoncées jusqu'aux étriers dans les boues des sentiers tropicaux, quarante familles traversent les montagnes du nord-ouest colombien. Les visages sont graves, Saiza n'est plus très loin. Le village fantôme, défendu un demi-siècle contre une nature exubérante puis vidé de ses habitants après une journée d'horreur, reviendra aujourd'hui à la vie.
Ces colons en sombrero qui passent des torrents chargés de valises usées ont décidé de braver leurs démons. Comme Omar Pino, l'un des instigateurs de ce retour, ils savent que «les guérilleros sont encore dans les parages, les paramilitaires aussi. La guerre n'a pas cessé. Seule notre peur s'est un peu dissipée.» La plupart de ces paysans n'avaient pas revu Saiza depuis la sanglante incursion des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) du 14 juillet 1999. Ce jour-là, raconte un cultivateur de maïs, «des centaines de paramilitaires sont arrivés au village. Ils nous ont rassemblés sur la place et accusés de collaborer avec la guérilla. Ils ont mis les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, enfermé les enfants dans l'église. L'ordre était de tuer tous les hommes, mais les paras qui étaient de la région ont voulu épargner leurs amis. Et comme les enfants sont sortis de l'église, ils n'ont fusillé que onze personnes. Alors, ils ont mis le feu aux maisons, pillé le village, et donné aux survivants trois jours pour abandonner Saiza.»
Pour un millier de familles, c'est le début de l'exode. Les mercenaires d'extrême droite partis, leurs ennemis mortels, les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), descendent à leur tour des montagnes. Ils accusent les rares civils qui n'ont pas encore fui d'être à la botte des AUC et en abattent une douzaine en quelques mois. Les derniers renoncent, la jungle s'empare du village désert.
Avec près de trois millions de déplacés, le pays andin vit l'une des pires crises humanitaires du monde. Rares sont les paysans chassés par la violence qui peuvent revenir sur leurs terres en dispute. Mais cinq ans après le massacre, et au terme d'un long périple, le cortège des déplacés de Saiza aperçoit enfin les murs ravagés du village. Ils arrivent des villes du golfe d'Uraba où l'exil les avait éparpillés. Immobiles, certains en larmes, ils scrutent en silence les champs en friche, les maisons par terre, les arbres insensés qui ont surgi parmi les ruines. Les mules sont déchargées. Une partie de foot est organisée sur l'esplanade de béton autrefois maculée de sang. Un groupe électrogène pétarade, vite couvert par le son caribéen du vallenato. Arrosée de bière chaude, la fête dure jusqu'à l'aube.
Derrière son maigre étal, Don Adam sourit à la vue d'une telle animation. Rançonné par les groupes armés, le commerçant avait fui en 1996. Las de vendre des fruits aux feux rouges, de suer dans les plantations de bananiers, de dormir sur les trottoirs en rêvant à sa boutique abandonnée, Adam s'est décidé à revenir à Saiza en février dernier. Il suivait les premières familles qui timidement, par petits groupes, ont rouvert le chemin à la machette. Tous savent qu'ils vivent sur un corridor de mobilité des Farc et des AUC. Ils espèrent que l'armée, qui deux jours avant l'incursion des escadrons de la mort en 1999 avait mystérieusement levé le camp, assurera cette fois leur sécurité.
Ce retour officiel, accompagné par quelques organismes gouvernementaux et présenté par les autorités comme une heureuse conséquence des négociations de paix avec les AUC, qui se tiennent dans la région, est le résultat d'un patient processus de résistance paysanne. «Jamais nous n'avons désespéré de revoir un jour notre terre promise», assure Omar Pino.
Comme Macondo, le village imaginé par Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude, Saiza semble un petit paradis damné. Au plus fort de la Violencia, cette guerre civile qui fit 300.000 morts au milieu du siècle dernier, une poignée de paysans libéraux persécutés par les milices du Parti conservateur viennent chercher la paix en ces montagnes encore vierges. Ces pionniers en font un territoire prospère, qui alimente en maïs et en viande toute la région. Mais la paix ne dure pas. Dans les années 60, les guérilleros maoïstes de l'EPL (Armée populaire de libération) viennent leur parler égalité et prise du pouvoir. Jaloux de leur autonomie, les vieux du village ressortent leurs fusils rouillés. Puis l'EPL fait la paix avec le gouvernement et dépose les armes. Les combattants au chômage passent dans les rangs paramilitaires. Les Farc, eux, gagnent du terrain. En 1988, ils attaquent le poste de police de Saiza, qui ne sera jamais relevé. Et la guerre continue d'emporter des familles entières, dans ce pays où certains parents ont un fils dans la guérilla, un autre chez les paras.
Aujourd'hui, tout est à reconstruire. La route impraticable, le pont suspendu sur le rio Verde, l'hôpital, l'école. Les gens de Saiza en ont vu d'autres, raconte Omar Pino. Deux ans après le massacre de 1999, le leader communautaire et deux cents autres déracinés échouent à Batata, de l'autre côté de la sierra. Ce sont alors les guérilleros qui leur tombent dessus, les dépouillent, les expulsent. Ils trouvent refuge à Tierralta, le chef-lieu municipal. Après deux semaines sous des bâches tendues sur la place centrale, la mairie leur prête une parcelle sur la décharge. Ils y construisent une ferme, emportée l'année suivante par une avalanche de boue. «Le déplacement nous a rendus plus forts, explique Omar Pino. Pendant cinq ans, nous avons monté des projets, obtenu des financements, et même gagné des prix. Aujourd'hui, nous sommes mieux organisés et nous refusons tout compromis avec les acteurs armés. Notamment de cultiver la coca», la base de la cocaïne, et le principal carburant du conflit colombien. La moitié des 5.000 déplacés sont aujourd'hui revenus à Saiza. Omar Pino espère que d'ici la fin de l'année, le village sera complètement repeuplé. Il œuvrera à sa résurrection comme maître d'école. «Il y a vingt ans, j'exerçais ce métier. Les élèves m'aimaient bien. Plusieurs d'entre eux ont abandonné l'école pour s'engager dans les groupes armés, mais ce sont eux qui m'ont sauvé la vie chaque fois que leurs chefs ont ordonné de me tuer. A présent, je veux donner aux jeunes les moyens de rester en dehors du conflit.»
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