08 mai 2003


COLOMBIE Après l'exécution de dix otages par les Farc, Yolanda Pulecio, dont la fille est retenue depuis plus d'un an, déplore que le président Uribe se refuse à tout «échange humanitaire»

«Je devrais vouer une grande haine à la guérilla. Ce n'est pas le cas. Je sais que de nombreux guérilleros sont des jeunes qui n'ont jamais eu d'opportunités. Ni éducation ni travail, rien», a déclaré Yolanda Pulecio, la mère d'Ingrid Betancourt.
(Photo Roméo Langlois/Le Figaro.)

 
La mère d'Ingrid Betancourt dénonce l'option militaire pour libérer les otages
Le désarroi des familles des personnes enlevées par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) est aggravé par la hantise qu'une opération de sauvetage de l'armée ne se solde par un drame. Lundi, les guérilleros ont préféré exécuter dix otages plutôt que de se les voir arracher par un commando militaire. Parmi les victimes: le gouverneur de Medellin, Guillermo Gaviria, et l'ex-ministre Gilberto Echeverri. Ils étaient inclus dans la liste des «otages politiques» destinés à être relâchés contre la libération de centaines de guérilleros emprisonnés, selon les termes d'un éventuel «échange humanitaire» réclamé par la guérilla. Yolanda Pulecio, la mère d'Ingrid Betancourt, l'ex-candidate présidentielle enlevé par les Farc en février 2002, milite en faveur d'un tel accord.

Propos recueillis à Bogota par Pascale Mariani et Roméo Langlois.
[08 mai 2003]

LE FIGARO. – Est-il souhaitable de secourir militairement les otages de la guérilla ?
Yolanda PULECIO. –
Absolument pas. Nous l'avons formellement fait savoir au président Alvaro Uribe. Il nous avait dit avoir localisé le lieu de détention d'Ingrid, et envisager une opération militaire pour la libérer: toute la famille s'y est catégoriquement opposée. Nous savons le terrible danger inhérent à ce genre d'opération. Les guérilleros ont ordre d'exécuter leurs otages plutôt que de les perdre. Sinon, ce sont eux qui se font abattre, par leurs propres chefs. Nous espérons que le gouvernement respectera notre volonté. Lundi, il est passé outre celle de l'épouse du gouverneur, qui avait formulé les mêmes vœux.

Comment interprétez-vous l'insistance du gouvernement à vouloir mener des opérations militaires pour libérer les otages ?
Cela me paraît absurde. Le gouverneur Gaviria et l'ex-ministre Echeverri comptaient parmi les amis proches du président, et je ne comprends pas comment il a pu risquer ainsi leurs vies. Je crois qu'il agit par orgueil. Il rentre juste de Washington, où il s'est entretenu avec Bush, et veut démontrer au monde qu'il est capable d'obtenir des résultats militaires. En décembre pourtant, il nous avait assuré son intérêt pour un accord d'échange humanitaire avec les Farc. Je le croyais sincère. Mais à présent, son agressivité verbale envers la guérilla ferme les portes à un tel accord.

Un accord entre les deux parties est-il possible dans un futur proche ?
C'est l'unique solution pour la Colombie. Si le président veut la paix, il doit commencer par s'atteler au problème des séquestrés, son premier devoir étant d'assurer la sécurité des innocents impliqués dans le conflit. L'échange humanitaire pourrait se faire demain si le président en avait la volonté politique. Ce serait un premier pas vers un nouveau processus de paix. Je ne comprends pas que l'on avance des conditions préalables avant même de commencer à négocier. Les détails pourront se discuter quand gouvernement et guérilla seront assis face à face. Et les deux parties devront bien revoir leurs exigences. Jamais nous n'obtiendrons la paix en Colombie par le biais de la violence.

La France s'est déclarée «disponible» pour recevoir sur son territoire les guérilleros éventuellement libérés...
Certes, mais pas les guérilleros. Je me suis entretenue avec eux, dans une prison de Bogota. L'un de leurs chefs m'a dit: «Que ferais-je en France? Je ne parle pas français. J'ai donné ma vie pour mes idéaux, et je préfère mourir ici, en prison.» Un autre m'a répondu qu'il s'en tiendra aux ordres du secrétariat général des Farc. Mais l'appui du gouvernement français nous a permis de garder espoir. Les guérilleros respectent la France, et peut-être est-ce grâce à ce soutien qu'Ingrid n'a pas été tuée. Je devrais vouer une grande haine à la guérilla. Ce n'est pas le cas. Je sais que de nombreux guérilleros sont des jeunes qui n'ont jamais eu d'opportunités. Ni éducation ni travail, rien. Et il est absurde d'aller chercher des financements pour la guerre, au lieu d'aider la jeunesse à s'en sortir. Je travaille avec les enfants de la rue depuis 40 ans et suis tous les jours témoin de cette misère. Je peux comprendre que tant de désespérés entrent dans la guérilla.

Les Farc pourraient-ils renoncer à l'enlèvement ?
Nous ne savons même pas ce qu'ils veulent. Supposons qu'ils demandent que tous les enfants aient accès à l'éducation. Eh bien faisons-le, ouvrons des écoles, des hôpitaux... La Colombie en a les moyens. C'est un pays riche, mais la classe politique corrompue en pille les ressources. Bien sûr, la guérilla, qui a opté pour le terrorisme et le narcotrafic, est autant responsable des problèmes du pays. Ce qui les intéresse, c'est de prendre le pouvoir. Mais je ne pense pas qu'ils croient cela possible par les armes.

Quand avez-vous eu des nouvelles d'Ingrid pour la dernière fois ?
Il y a presque un an, dans une vidéo rendue publique par les Farc. Sa force intérieure m'a semblée intacte, mais je l'ai vue physiquement diminuée. Les otages vivent dans des conditions infrahumaines. Dans quel état doit-elle être maintenant...
AlterFocus : info Ingrid Betancourt www.Betancourt.info