
Une « industrie » rentable
Dans le petit studio mal éclairé, Consuelo finit de lire sa lettre face
au micro. Les enfants vont bien, nous t'attendons. Je t'embrasse où que
tu sois.
L'histoire qu'elle raconte est malheureusement banale en Colombie. Il y
a 13 mois son mari a été enlevé par les Farc, alors qu'il allait payer la
rançon demandée pour son père. La guérilla a libéré le père et elle a
gardé le fils. Ils exigent 500 millions de pesos - environ 170 000
euros.
Depuis, chaque vendredi, elle vient enregistrer un message. L'émission
est diffusée trois fois par semaine, à la tombée de la nuit, par la radio
nationale colombienne. La possibilité pour les familles d'être entendues
quelque part dans le pays et de garder un lien, même ténu, avec leurs
proches séquestrés.
Chaque année, plus de 3 000 personnes sont enlevées en Colombie. Les
Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), guérilla marxiste de 17
000 combattants et l'Armée de libération nationale (ELN), guévariste,
seraient responsables de plus de la moitié des kidnappings. Le reste est
attribué aux groupes paramilitaires d'extrême droite et à la délinquance
commune. Une « industrie » qui générerait tous les ans 250 millions
d'euros pour les groupes armés.
Nous maintenir en vie ne leur coûte rien, raconte Hoffman Melo,
relâché le 7 décembre. Ils nous donnent un plat de riz trois fois par
jour et c'est tout. En échange, ils demandent des centaines de millions de
pesos, c'est complètement rentable.
En 19 mois de captivité, il a perdu 26 kilos. Ses yeux se perdent un
moment, quand il se remémore les marches interminables dans la montagne,
la faim au ventre, et le bruit des balles sifflant à ses oreilles.
L'armée était tout près, mais, je savais qu'il valait mieux ne pas
essayer de fuir, sinon ils te tuent, où ils te rattrapent et te
maintiennent attachés, explique-t-il.
Son frère finira par négocier sa libération pour une somme qu'il
préfère taire. Il avoue seulement qu'il a fallu vendre pas mal de choses
pour y arriver.
La situation est encore plus complexe pour les soldats et les
personnalités politiques retenues par la guérilla. Pour ceux-là, pas de
rançon. Leur libération dépend d'une décision politique. En 2001, les Farc
ont relâché 360 policiers et soldats, en échange de 14 guérilleros
prisonniers de l'État. Mais 45 officiers et sous-officiers restent entre
leurs mains, avec une vingtaine d'otages politiques comme Ingrid
Betancourt.
En Europe, on parle beaucoup d'elle. Mais le cas des familles de
soldats est pire. Elles n'ont même pas le soutien et l'attention dont
bénéficie la famille Betancourt, explique Marleny Orjuela présidente
de l'association Asfamipaz, qui rassemble les mères des militaires.
Certains ont déjà passé 6 ans en captivité, dans l'anonymat le plus
absolu. Aujourd'hui, les familles ont un espoir : que le cas symbolique de
l'ex-sénatrice et la pression internationale leur permettent, très vite,
de retrouver leurs proches. ·
Ch.R.
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