
Colombie - Depuis un an, Ingrid Betancourt est entre les
mains de la guérilla des Farc
Faire vivre Ingrid, malgré tout
CHRISTINE RENAUDAT
BOGOTA
En un an, la famille d'Ingrid Betancourt n'a reçu qu'une preuve de
survie de l'ex-candidate présidentielle. Une cassette vidéo filmée en mai
dernier dans les montagnes colombiennes, et diffusée au mois de juillet.
Depuis, une foule de rumeurs ont couru sur son sort : grève de la
faim, maladie, mort. Mais selon les dernières informations du gouvernement
français, Ingrid est bien en vie.
Une nouvelle qui a soulagé Yolanda Pulecio, sa mère. Dans son
appartement à Bogota, le temps paraît s'être arrêté depuis que, le 23
février de l'an dernier, la guérilla des Forces Armées Révolutionnaires de
Colombie (Farc) a enlevé sa fille et Clara Rojas, candidate à la
vice-présidence, son amie de toujours. Une année entière est passée à se
battre pour faire vivre Ingrid malgré tout.
Les premières semaines, la famille se heurte à l'indifférence générale.
La presse colombienne s'attaque à celle qui, pour beaucoup, s'est jetée
dans la gueule du loup en allant défier la mort sur une route du sud du
pays contrôlée par la guérilla. Celle qui a tenu tête aux autorités pour,
dit-on à Bogota, sauver une campagne présidentielle qui ne décollait
pas.
Sa sœur, Astrid Betancourt, téléphone au ministre de l'Intérieur de
l'époque pour accélérer les recherches quelques jours après la prise
d'otage. À trois mois des élections présidentielles, il lui répond que ses
valises sont déjà faites. C'est à ce moment-là que nous avons décidé
que la communauté internationale devait s'en mêler, explique Astrid
Betancourt.
Aujourd'hui, elle égrène les pays visités : le Chili, le Mexique,
l'Italie, la France, la Belgique… Un gigantesque mouvement de solidarité
se cristallise autour de la jeune héroïne anti-corruption. Plus de
400 villes la nomment citoyenne d'honneur, 200 comités de soutien sont
créés. Tous les jours, ses proches reçoivent des dizaines de mails. Un
appui qui va plus loin : Paris condamne officiellement l'enlèvement
et agit dans l'ombre pour convaincre les Farc qu'ils ont fait une erreur
en enlevant une citoyenne française. Le ministre des Affaires étrangères,
Dominique de Villepin, ancien professeur d'Ingrid Betancourt à Sciences-Po
Paris et ami de longue date de la famille, se rend à Bogota en novembre,
pour demander sa libération. Depuis l'ambassade et le Quai d'Orsay,
l'« affaire » est suivie de près.
Dans le pays, difficile de faire parler d'Ingrid Betancourt, alors que
3.000 personnes sont enlevées chaque année et que ces disparitions sont
presque devenues banales. Tous les 23 du mois, raconte Juan Carlos
Lecompte, son mari, j'inventais quelque chose pour qu'elle apparaisse
dans la presse. Il envoie les photos des dernières manifestations à
Montréal ou Bruxelles, donne une interview… J'ai même vu des
guérilleros en prison. Leur réponse n'a jamais changé : Ingrid va
bien, nous respectons son combat contre la corruption, mais c'est une
monnaie d'échange, raconte-t-il dans les bureaux du parti vert
Oxygène.
Avec le gouvernement, le dialogue est tout aussi compliqué. Pour
relâcher l'ex-sénatrice, et 60 autres otages politiques et militaires, la
guérilla exige la libération de ses combattants prisonniers de l'État.
Alvaro Uribe, arrivé au pouvoir en août au milieu d'une série d'attentats
sanglants attribués à la guérilla, rejette dans un premier temps ce
« marchandage ». Nous pensons qu'il est immoral d'échanger
des otages contre des délinquants, explique alors le gouvernement.
Au cours de leurs nombreuses visites au palais présidentiel, Yolanda,
Astrid et Juan Carlos finissent par douter de la volonté de la nouvelle
équipe au pouvoir. Le mari d'Ingrid laisse exploser sa colère en décembre.
Avec ce gouvernement, les otages vont continuer à pourrir indéfiniment
dans la jungle, déclare-t-il sur une radio nationale.
Depuis, la porte s'est entrouverte. Fin janvier, une commission a été
nommée pour prendre contact avec les Farc. Il y a 10 jours, les rebelles
ont cependant rappelé leur exigence : les négociations devront se
faire directement avec le gouvernement, et dans une zone d'abord
démilitarisée.
Pour l'évêque Luis Augusto Castro, membre de la commission, les
familles devront désormais s'armer de patience. Une décision qui serait
prise en un jour à Bogota est mûrie au moins un mois par la guérilla. Le
chemin sera long, explique-t-il en souriant.
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