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 News > Dernière mise à jour le 24-02-2003 17:07

 
       
         
 

"Maman est le symbole des otages"

Ingrid Betancourt a été enlevée par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le 23 février 2002.

Une année plus tard, sa fille Mélanie nous raconte sa lutte quotidienne. Emotions et force.

 


La dernière image d'Ingrid Betancourt (à droite), prisonnière des FARC avec Clara Rojas, sa collaboratrice: elle est tirée d'une vidéo envoyée par la guérilla en juillet 2002. epa

 
     
     
 

Elle n'a que 17 ans, Mélanie. 17 ans, et déjà la maturité d'une adulte qui a dû trop vite sauter par-dessus l'enfance. La Colombie et sa guerre demi-séculaire l'ont rattrapée le 23 février 2002. Le jour où sa mère, alors candidate aux élections présidentielles, fut enlevée par les FARC, en compagnie de Clara Rojas, sa proche collaboratrice. Depuis ce jour funeste, Mélanie se bat. Contre l'oubli. Pour sa mère et pour les trois mille otages encore prisonniers dans ce pays qui comptabilise trois enlèvements par jour! Triste record et macabre calcul, qui poussent cette adolescente à l'action.

— Votre mère a été enlevée par les FARC il y a une année. Quelles sont les dernières nouvelles que vous avez d'elle?

— En juillet 2002, nous avons reçu une vidéo qui datait du mois de mai. Depuis lors, aucune nouvelle directe ou indirecte. Seulement des rumeurs qui se contredisent. Un jour, on a envie d'y croire; le lendemain, on nous dit qu'elle serait en mauvaise santé. C'est difficile. Mais chaque communiqué des FARC parle d'elle et la cite comme otage. J'ose penser qu'elle est encore en vie, sinon ce serait vraiment morbid.

— A 17 ans, vous avez encore l'âge où l'on a vraiment besoin de sa mère. Comment avez-vous vécu cette année sans elle?

— Une année très dure. Car je suis très proche de maman. Je sens son absence tous les jours. Mais ce fut une année de combat afin de lutter contre l'oubli. Un combat qui s'élargit avec le temps, je m'en suis rendu compte. Il y a trois mille otages en Colombie! On se bat pour maman et Clara, enlevée en même temps qu'elle, mais aussi pour tous les autres qui n'avaient pas de voix avant nous. C'est un signe d'opportunité et d'espoir. Dans cette situation, tout le monde est solidaire. Trois mille otages, c'est 85% des séquestrés du monde entier. Quand je pense aux mères qui n'ont pas vu leur fils depuis cinq ans, y en a assez! C'est trop cruel. Oui, j'ai vécu une année terrible.

— Qu'est-ce qui a changé en vous durant ces douze mois?

— J'ai beaucoup changé. J'ai été confrontée à des choses qui me dépassent. J'ai dû apprendre à canaliser ce que je ressentais, à ne pas me concentrer sur mes souffrances mais à prendre tous les jours des forces et à les transformer en actions. Il ne sert à rien de s'apitoyer sur soi. Alors, on se dit tout le temps: "Que peut-on faire?" On évolue et on devient plus fort. Avec une conscience toujours plus claire des actions à mener.

— D'où vient cette force qui vibre en vous?

— De maman. De la force qu'elle m'a montrée depuis mon enfance. Parce qu'elle est forte, on se doit d'être fort pour elle. On doit lui faire sentir qu'on n'arrêtera pas de se battre pour elle. Par elle, j'ai cette force en moi.

— Dans le monde entier, des gens se sont mobilisés contre la guerre en Irak. Et les Américains vont sans doute attaquer. Le soutien à votre mère peut-il faire changer le cours des événements?

— Oui. Je crois au poids de l'opinion publique. Je me suis rendu compte qu'elle se fait entendre plus qu'elle ne le pense. Dans chaque pays, si les gens apportent leur voix, ils feront pression sur leur gouvernement qui, à son tour, fera pression sur le Gouvernement colombien. Le monde est à l'écoute, et les FARC ne pourront pas toujours cacher leurs otages. Il faut aussi rompre la tendance à l'oubli. Le monde ne peut pas rester indifférent au problème des otages.

— On connaît la cruauté des FARC. Quel est votre espoir pour qu'elles libèrent votre mère?

— Elles sont prêtes à négocier, mais directement avec de hauts responsables du gouvernement.

 

Le 11 février dernier, le président Uribe a nommé une commission exploratrice composée de deux ecclésiastiques et d'un ancien ministre. Ce fut un demi-pas. Insuffisant. Car, je le répète, les FARC veulent dialoguer directement avec une commission négociatrice afin de trouver un accord humanitaire. Les deux parties sont difficiles à concilier. Et cela fait des mois qu'on négocie les négociations! Il faut un dialogue concret. Or, l'actuel président s'est fait élire sur une base de guerre.On n'arrivera pas à la paix avec plus de violence et plus de sang. La paix par la guerre, c'est impossible! La seule voie, ce sont des négociations sérieuses. Et on ne peut pas espérer un pays en paix alors que des otages sont encore prisonniers. Oui, le Gouvernement colombien montre plus de bonne volonté, mais il a besoin de la pression internationale, de tous côtés, pour aller plus loin. Il est crucial qu'un vrai dialogue s'installe.

— Vous êtes une jeune Colombienne. Quelle image avez-vous des FARC qui séquestrent votre mère?

— A l'origine, c'était un mouvement avec une idéologie en faveur notamment de la justice et de la réforme agraire. Mais leurs méthodes, aujourd'hui, sont inacceptables, inhumaines, cruelles. On ne peut prétendre soutenir le peuple en le faisant souffrir et en tuant les gens que l'on dit défendre. Mais il n'y a pas que des bons d'un côté et des méchants de l'autre. La seule option viable, c'est que les FARC cessent leurs violences. Tous les acteurs du drame doivent se réconcilier. La Colombie n'en peut plus. Elle veut vivre en paix!

— Sentez-vous un changement d'attitude de la population colombienne à l'égard de votre mère?

— Après l'enlèvement, une partie de l'élite du pays disait: "C'est bien fait pour elle!" Sans vouloir comprendre pourquoi maman était allée dans cette région. J'ai été très blessée par ces commentaires. Mais depuis que les gens ont vu la vidéo des FARC et le courage extraordinaire de maman, elle est devenue "notre Ingrid" pour les Colombiens. Elle devient le symbole des otages. Le peuple en parle. Il faut lutter à l'intérieur du pays, mais aussi à l'extérieur.

— N'avez-vous pas peur d'un enlisement de la situation?

— Oui, le risque d'oubli est grand. On ne parle que de l'Irak. Le monde doit être conscient de ce qui se passe en Colombie, tourner son regard vers elle aussi. Il faut se lever, se mobiliser. Mon pays a besoin d'aide. Les gens pensent qu'une marche ne sert à rien; c'est faux. Elevons la voix. C'est un long chemin, bien sûr, mais c'est le seul qui puisse nous aider à parvenir à l'indispensable accord humanitaire.

— Votre lutte actuelle n'est-elle qu'un instant de vie ou déjà l'ébauche de votre destin?

— Je vais passer mon bac cette année. Après, je ne sais pas si je me lancerai en politique ou dans l'humanitaire. Ce que je sais par contre, c'est que je veux faire quelque chose pour la Colombie. C'est un pays extraordinaire qui peut, un jour de paix, surprendre le monde entier et montrer son vrai visage.

— Vous parlez de bac. Or, on vous sait immensément sollicitée. Comment vous y prenez-vous pour concilier les deux tableaux?

— Je travaille pendant les vacances et durant mes voyages. Mais je considère comme un devoir de parler de la situation des otages. Le plus possible. Si les gens n'aident pas, c'est parce qu'ils ne connaissent pas.

Cette semaine, Mélanie Delloye-Betancourt a sauté du Canada en France, passant par la Belgique. Avec, au cœur, cette rage de vivre héritée de sa mère, enlevée il y a 367 jours. 367 jours de lutte pour l'espoir, la paix, la vie. Et le combat continue...

Propos recueillis par
Christian Michellod

 
     
     
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