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Elle n'a que 17 ans, Mélanie. 17 ans, et
déjà la maturité d'une adulte qui a dû trop vite sauter
par-dessus l'enfance. La Colombie et sa guerre demi-séculaire
l'ont rattrapée le 23 février 2002. Le jour où sa mère, alors
candidate aux élections présidentielles, fut enlevée par les
FARC, en compagnie de Clara Rojas, sa proche collaboratrice.
Depuis ce jour funeste, Mélanie se bat. Contre l'oubli. Pour
sa mère et pour les trois mille otages encore prisonniers dans
ce pays qui comptabilise trois enlèvements par jour! Triste
record et macabre calcul, qui poussent cette adolescente à
l'action.
— Votre mère a été enlevée par les FARC il
y a une année. Quelles sont les dernières nouvelles que vous
avez d'elle?
— En juillet 2002, nous avons reçu une
vidéo qui datait du mois de mai. Depuis lors, aucune nouvelle
directe ou indirecte. Seulement des rumeurs qui se
contredisent. Un jour, on a envie d'y croire; le lendemain, on
nous dit qu'elle serait en mauvaise santé. C'est difficile.
Mais chaque communiqué des FARC parle d'elle et la cite comme
otage. J'ose penser qu'elle est encore en vie, sinon ce serait
vraiment morbid.
— A 17 ans, vous avez encore l'âge
où l'on a vraiment besoin de sa mère. Comment avez-vous vécu
cette année sans elle?
— Une année très dure. Car
je suis très proche de maman. Je sens son absence tous les
jours. Mais ce fut une année de combat afin de lutter contre
l'oubli. Un combat qui s'élargit avec le temps, je m'en suis
rendu compte. Il y a trois mille otages en Colombie! On se bat
pour maman et Clara, enlevée en même temps qu'elle, mais aussi
pour tous les autres qui n'avaient pas de voix avant nous.
C'est un signe d'opportunité et d'espoir. Dans cette
situation, tout le monde est solidaire. Trois mille otages,
c'est 85% des séquestrés du monde entier. Quand je pense aux
mères qui n'ont pas vu leur fils depuis cinq ans, y en a
assez! C'est trop cruel. Oui, j'ai vécu une année
terrible.
— Qu'est-ce qui a changé en vous durant
ces douze mois?
— J'ai beaucoup changé. J'ai été
confrontée à des choses qui me dépassent. J'ai dû apprendre à
canaliser ce que je ressentais, à ne pas me concentrer sur mes
souffrances mais à prendre tous les jours des forces et à les
transformer en actions. Il ne sert à rien de s'apitoyer sur
soi. Alors, on se dit tout le temps: "Que peut-on faire?" On
évolue et on devient plus fort. Avec une conscience toujours
plus claire des actions à mener.
— D'où vient cette
force qui vibre en vous?
— De maman. De la force
qu'elle m'a montrée depuis mon enfance. Parce qu'elle est
forte, on se doit d'être fort pour elle. On doit lui faire
sentir qu'on n'arrêtera pas de se battre pour elle. Par elle,
j'ai cette force en moi.
— Dans le monde entier, des
gens se sont mobilisés contre la guerre en Irak. Et les
Américains vont sans doute attaquer. Le soutien à votre mère
peut-il faire changer le cours des événements?
—
Oui. Je crois au poids de l'opinion publique. Je me suis rendu
compte qu'elle se fait entendre plus qu'elle ne le pense. Dans
chaque pays, si les gens apportent leur voix, ils feront
pression sur leur gouvernement qui, à son tour, fera pression
sur le Gouvernement colombien. Le monde est à l'écoute, et les
FARC ne pourront pas toujours cacher leurs otages. Il faut
aussi rompre la tendance à l'oubli. Le monde ne peut pas
rester indifférent au problème des otages.
— On
connaît la cruauté des FARC. Quel est votre espoir pour
qu'elles libèrent votre mère?
— Elles sont prêtes à
négocier, mais directement avec de hauts responsables du
gouvernement.
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Le 11 février dernier, le président Uribe a nommé une
commission exploratrice composée de deux ecclésiastiques et
d'un ancien ministre. Ce fut un demi-pas. Insuffisant. Car, je
le répète, les FARC veulent dialoguer directement avec une
commission négociatrice afin de trouver un accord humanitaire.
Les deux parties sont difficiles à concilier. Et cela fait des
mois qu'on négocie les négociations! Il faut un dialogue
concret. Or, l'actuel président s'est fait élire sur une base
de guerre.On n'arrivera pas à la paix avec plus de violence et
plus de sang. La paix par la guerre, c'est impossible! La
seule voie, ce sont des négociations sérieuses. Et on ne peut
pas espérer un pays en paix alors que des otages sont encore
prisonniers. Oui, le Gouvernement colombien montre plus de
bonne volonté, mais il a besoin de la pression internationale,
de tous côtés, pour aller plus loin. Il est crucial qu'un vrai
dialogue s'installe.
— Vous êtes une jeune
Colombienne. Quelle image avez-vous des FARC qui séquestrent
votre mère?
— A l'origine, c'était un mouvement
avec une idéologie en faveur notamment de la justice et de la
réforme agraire. Mais leurs méthodes, aujourd'hui, sont
inacceptables, inhumaines, cruelles. On ne peut prétendre
soutenir le peuple en le faisant souffrir et en tuant les gens
que l'on dit défendre. Mais il n'y a pas que des bons d'un
côté et des méchants de l'autre. La seule option viable, c'est
que les FARC cessent leurs violences. Tous les acteurs du
drame doivent se réconcilier. La Colombie n'en peut plus. Elle
veut vivre en paix!
— Sentez-vous un changement
d'attitude de la population colombienne à l'égard de votre
mère?
— Après l'enlèvement, une partie de l'élite
du pays disait: "C'est bien fait pour elle!" Sans vouloir
comprendre pourquoi maman était allée dans cette région. J'ai
été très blessée par ces commentaires. Mais depuis que les
gens ont vu la vidéo des FARC et le courage extraordinaire de
maman, elle est devenue "notre Ingrid" pour les Colombiens.
Elle devient le symbole des otages. Le peuple en parle. Il
faut lutter à l'intérieur du pays, mais aussi à
l'extérieur.
— N'avez-vous pas peur d'un enlisement
de la situation?
— Oui, le risque d'oubli est
grand. On ne parle que de l'Irak. Le monde doit être conscient
de ce qui se passe en Colombie, tourner son regard vers elle
aussi. Il faut se lever, se mobiliser. Mon pays a besoin
d'aide. Les gens pensent qu'une marche ne sert à rien; c'est
faux. Elevons la voix. C'est un long chemin, bien sûr, mais
c'est le seul qui puisse nous aider à parvenir à
l'indispensable accord humanitaire.
— Votre lutte
actuelle n'est-elle qu'un instant de vie ou déjà l'ébauche de
votre destin?
— Je vais passer mon bac cette année.
Après, je ne sais pas si je me lancerai en politique ou dans
l'humanitaire. Ce que je sais par contre, c'est que je veux
faire quelque chose pour la Colombie. C'est un pays
extraordinaire qui peut, un jour de paix, surprendre le monde
entier et montrer son vrai visage.
— Vous parlez de
bac. Or, on vous sait immensément sollicitée. Comment vous y
prenez-vous pour concilier les deux tableaux?
— Je
travaille pendant les vacances et durant mes voyages. Mais je
considère comme un devoir de parler de la situation des
otages. Le plus possible. Si les gens n'aident pas, c'est
parce qu'ils ne connaissent pas.
Cette semaine, Mélanie
Delloye-Betancourt a sauté du Canada en France, passant par la
Belgique. Avec, au cœur, cette rage de vivre héritée de sa
mère, enlevée il y a 367 jours. 367 jours de lutte pour
l'espoir, la paix, la vie. Et le combat
continue...
Propos recueillis par Christian
Michellod
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