COLOMBIE
La guerre chimique financée par Washington vise à défolier les
récoltes de pavot La lutte antidrogue ruine
les paysans des sommets andins
El Tablon de Gomez : Roméo Langlois et Pascale Mariani
[18 mai 2004]
Sec et piteux sur un flanc de la cordillère, un squelette d'eucalyptus
crève l'éther andin. «Même l'arbre n'a pas résisté au poison des
gringos», s'indigne un paysan. Fin janvier, un petit avion made in USA
piloté par un mercenaire américain et escorté d'un trio d'hélicoptères de
combat a lâché une pluie d'herbicides sur sa parcelle de pavot et sur
toute la flore alentour. Pâturages roussis, haricots desséchés, maïs
flétri : une semaine plus tard, ce vert paysage du Nariño (Sud-Ouest
colombien) était criblé de taches jaunes.
Clé de voûte du plan Colombie de lutte antidrogue financé depuis 2000
par Washington, cette politique de la terre brûlée est censée décourager
les producteurs et tarir la principale source de revenus des groupes
armés. En 2003, 131 000 hectares de coca, base de la cocaïne, ont été
aspergés de défoliant par les avions de la Dyncorp, l'une des sociétés
privées sous-traitantes du Pentagone qui se partagent la moitié des 600
millions de dollars annuels d'aide antidrogue américaine. Même traitement
pour 3 000 hectares de pavot, utilisée pour produire l'héroïne. Leaders
mondiaux de la cocaïne, les cartels colombiens se sont diversifiés : ils
exportent aussi 7 tonnes d'héroïne par an, notamment vers la côte est des
Etats-Unis.
La matière première de cet opiacé est cultivée par des paysans pauvres
sur des sommets en guerre. Dans le Nariño, les autorités régionales en
recensent 4 000 hectares, vingt fois plus que les estimations officielles.
L'un de ces greniers du pavot : la commune d'El Tablon de Gomez, desservie
par quelques pistes vertigineuses et longtemps contrôlée par la seule
guérilla. Là, sur un versant escarpé, Don Luis a bâti grâce aux sous du
pavot une petite case en briques, à côté de l'indigente cabane où il
dormait jadis avec son épouse, ses cinq enfants et les bêtes. Mais trois
ans de plan Colombie et cinq raids chimiques plus tard, les voilà tous
ruinés.
Chaque fois, raconte l'agriculteur, «le vent éparpille le poison. On
sent un liquide amer coller aux lèvres et à la peau, piquer les yeux. On
ne consomme plus que des légumes aspergés de défoliant et on est tous
malades. Des chevaux meurent de maladies bizarres et les gamins qui se
baignent au torrent se couvrent de plaques rouges.» Ces effets
collatéraux du glyphosate, l'agent actif du Roundup épandu, soupçonné
d'être cancérigène et mis à l'index en France par le CNRS, sont dénoncés
dans toutes les zones fumigées. Des taux inhabituels de fausses couches et
de malformations congénitales auraient même été observés. Mais, comme
l'admet un médecin d'El Tablon, «en l'absence de toute étude
épidémiologique et environnementale sérieuse, nous en sommes réduits à des
spéculations».
En attendant, Don Luis n'a même plus de quoi payer le transport jusqu'à
El Tablon pour déposer une plainte à la mairie, où s'empilent déjà des
dossiers similaires, classés sans suite à Bogota. Il pense abandonner sa
terre stérile et tenter sa chance à la ville. D'autres empoignent leurs
machettes et s'en vont semer plus loin, plus haut, des parcelles plus
discrètes, dans des ravins inaccessibles aux avionnettes. D'où cette
critique récurrente : le plan Colombie accroît le déplacement forcé et la
déforestation.
D'après les données officielles, la superficie totale des cultures
illicites a diminué de 20% en 2003. Mais, malgré une guerre chimique
accrue, sous les ponchos, le trafic continue. A Las Mesas, un petit bourg
coloré à une heure de route d'El Tablon, le moindre quidam maîtrise les
cours du pavot. L'oeil aux aguets, Jairo montre dans un sachet en
plastique un liquide brun à l'odeur âcre : «25 grammes de latex»,
la sève extraite des capsules de pavot. «C'est un échantillon que
je vais présenter à un négociant», explique-t-il, heureux d'avoir
échappé aux dernières fumigations. Pour ses 20 kilos de latex, la
production semestrielle d'un hectare, Jairo demande 10 millions de pesos
(3 200 euros). De quoi payer ses dettes, la main-d'oeuvre, les engrais, et
toucher un petit bénéfice. Mais gare au commando armé non identifié qui,
la nuit dernière, a dépouillé un villageois de son kilo de morphine –
certains la produisent eux-mêmes à partir du latex. Des guérilleros ? Des
paramilitaires d'extrême droite, leurs ennemis jurés ? Des soldats du
bataillon de haute montagne ? Les spéculations vont bon train.
Il y a une quinzaine d'années, le pavot n'était dans le Nariño qu'une
fleur décorative et les insomniaques en glissaient quelques pétales sous
l'oreiller pour trouver le sommeil. On travaillait dur. On vivait
humblement. Mais la violence n'avait pas encore gagné ces cimes. Puis sont
arrivés los locos («les fous»), des paysans allogènes qui ont semé
les premiers champs de pavot. Et, dans leur sillage, d'énigmatiques
«messieurs de Bogota, Medellin ou Cali». Ces trafiquants, qui
produisent l'héroïne dans des laboratoires clandestins, ont offert les
premiers sacs de graines. Prêté les premiers capitaux. Payé rubis sur
l'ongle. Et à des prix jamais vus, dans ces régions périphériques saignées
par l'ouverture économique et la concurrence des produits de l'Equateur
voisin. Ça n'a pas traîné : tout le monde s'est mis au pavot. Quitte à
payer un impôt aux guérilleros des Forces armées révolutionnaires de
Colombie (Farc), qui financent leur guerre quarantenaire contre l'Etat en
taxant producteurs et narcos. Puis aux milices paramilitaires, à leur tour
attirées par le négoce.
La région est vite devenue invivable. «L'année dernière, sur ce
versant, les combats entre les Farc et l'armée ont duré une semaine»,
raconte un jeune d'El Tablon. Rackets systématiques puis fumigations
aériennes ont sonné le glas de la bonanza, l'âge d'or du pavot. Ce
fut une petite décennie d'argent facile, de beuveries, de règlements de
comptes. «D'abord, on s'achetait une arme, puis une moto, et une chaîne
hi-fi. On a pu manger de la viande et habiller nos enfants», résume
Jairo. Aujourd'hui, il est las du végétal maudit. Mais, «avec le maïs
ou la pomme de terre, on travaille à perte», s'excuse-t-il. Et, selon
le curé de Las Mesas, «les gens avaient arrêté de planter du pavot
pendant six mois, dans l'espoir d'être inclus dans le programme des
familles de gardes forestiers. Mais les subsides ne sont pas arrivés et
ils ont recommencé».
Leurs voisins les Indiens Ingas ont bénéficié de cette initiative
gouvernementale : contre une subvention mensuelle et une aide technique à
l'agriculture, ils ont arraché leurs plants de pavot. Mais, faute de
fonds, «nous avons aujourd'hui plus de 50 000 familles en attente dans
tout le pays», regrette à Bogota Victoria Restrepo, la directrice du
programme. Alors, conclut un paysan, «quand passe l'avion des gringos,
il ne nous reste plus qu'à prier pour ne pas être fumigés».
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