COLOMBIE La soeur de l'otage aux mains des Farc s'explique sur les circonstances de la libération avortée d'Ingrid
Astrid Betancourt dément tout marchandage
Astrid Betancourt s'explique sur les circonstances de l'opération qui visait à faciliter la libération de sa soeur Ingrid, otage de la guérilla depuis le 23 février 2002.
Propos recueillis par Romain Lemaresquier
[29 juillet 2003]
LE FIGARO. – Comment est venue selon vous cette opération visant à la libération de votre soeur ? Astrid BETANCOURT. – Nous avons été contactés par un messager qui disait venir de la part des Farc. Il nous a dit que les Farc avaient décidé de libérer Ingrid parce qu'elle était porteuse d'un message politique pour le gouvernement colombien. Une personne de la famille et un prêtre devaient se rendre le 5 juillet à Leticia, ville frontalière avec le Brésil. Tout devait se faire discrètement pour éviter un carnage, comme celui d'il y a deux mois lors de la tentative de libération d'un autre otage. Le curé de Leticia a été désigné pour venir avec moi. Là-bas, nous avons été contactés par les Farc, qui nous ont dit de nous rendre dans un village à huit heures de bateau sur l'Amazone et d'attendre jusqu'au 9 juillet, date prévue pour la libération d'Ingrid. Le 9 au matin, nous sommes partis pour le point de rencontre avec le père Gonzalo. Pourquoi avez-vous demandé l'aide de la France ? Cela faisait des mois qu'on nous disait qu'elle était malade. Le long voyage qui devait la conduire à notre point de rencontre et le message dont elle était porteuse m'ont poussée à prendre contact avec l'ambassade de France à Bogota le 6 juillet. J'ai demandé une équipe médicale et un avion pour qu'elle puisse être facilement transportée. Dominique de Villepin m'a ensuite appelée. Je lui ai expliqué pourquoi je pensais que la libération d'Ingrid était crédible et j'ai évoqué la possibilité de la rapatrier à Bogota en avion. Il m'a répondu qu'il était partant. Ce n'est donc pas une initiative personnelle du ministre ? Je trouve scandaleux que l'on ramène cette affaire aux querelles intérieures de la politique française. Je pense que le ministre des Affaires étrangères peut prendre des décisions humanitaires qui seront avalisées par la suite. C'était une question d'urgence. Les autorités brésiliennes étaient-elles au courant ? Je sais que le ministre avait averti les autorités brésiliennes. J'avais demandé que les autorités colombiennes ne soient pas mises au courant, car cela aurait pu être une entrave à la libération de ma soeur. Il n'était pas question d'opération militaire ? Nous nous sommes toujours opposés à une intervention militaire en vue d'une libération, car ce serait mettre en danger la vie des otages. Prétendre que le ministre des Affaires étrangères aurait pu organiser une opération de sauvetage militaire pour sauver Ingrid, c'est absurde. Si nous nous opposons à une intervention de la part des autorités colombiennes, pourquoi aurions-nous demandé à la France d'intervenir ? La presse brésilienne affirme que le numéro deux des Farc, Raul Reyes, devait être exfiltré dans l'avion français pour être soigné. Qu'en est-il ? Je n'ai jamais vu l'avion en question, car il a atterri dans un petit village à une heure et demie de bateau du point de rencontre. On nous avait dit que deux femmes devaient être libérées. Il s'agissait de Clara Rojas et de ma soeur. Il n'a jamais été question que la France accueille un membre des Farc qui serait malade. Les quatre personnes qui devaient être à bord de l'avion étaient ma soeur, Clara Rojas, le curé Gonzalo et moi-même. Du 9 au 14 juillet, je suis restée au point de rencontre. En rentrant, je me suis aperçu qu'un journaliste brésilien avait écrit sur cette possible libération, ce qui mettait un terme à l'opération, car les Farc étaient désormais surveillées sur tout le chemin menant au point de rencontre. Comment envisagez-vous l'avenir de votre soeur ? Avant-hier soir, un guérillero colombien a confirmé, lors d'un journal télévisé colombien, qu'il y avait bien eu intention de libérer Ingrid. Maintenant, ce qui m'ennuie, c'est que la frontière entre la Colombie et le Brésil ne pourra plus être un lieu d'échange car elle est désormais trop surveillée. Mais je voudrais surtout savoir qui a intérêt à faire du mal à la France dans cette affaire. Et qui veut brouiller toutes ces pistes sur de présumées négociations entre nous et les Farc ? Je me demande qui a intérêt à cela.
|