BOGOTA, 2 sept (AFP) - Ingrid Betancourt, otage de la guérilla depuis 18 mois, fait à nouveau irruption dans le débat politique en Colombie, depuis la jungle, avec son défi aux rebelles dans une vidéo réalisée par ses geôliers.
Deux jours après son appel à l'armée pour la libérer, et son refus d'être échangée, l'ex-candidate des Verts aux présidentielles continue de susciter autant d'admiration que de questions pour son intransigeance face à la caméra des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).
Alors que tous les hommes politiques retenus par la guérilla ont profité de leurs messages enregistrés pour exiger du pouvoir un échange entre eux et les militants des FARC en prison, "Ingrid", ainsi familièrement appelée en Colombie, a préféré un discours sans concession.
Les radios ne cessent de véhiculer les interventions des auditeurs mais aussi de la classe politique, unanimes sur la hardiesse de cette femme de 41 ans qui peu à peu commençait à être oubliée.
Le plus beau compliment est venu du vice-président, Francisco "Pacho" Santos, admirateur de sa "vaillance". Ancien journaliste, il avait lui-même passé dix mois dans une cave en 1990, enchaîné à un lit, comme otage du cartel de la cocaïne de Medellin.
Les questions n'ont cessé de fuser sur les ondes quant aux raisons des FARC pour une telle diffusion de thèses apparemment contraires à leurs objectifs et intérêts.
"Soumise à une intense pression nationale et internationale pour fournir une preuve qu'elle est en vie (depuis son enlèvement le 23 février 2002), la guérilla aura accédé au désir d'Ingrid de ne parler que si elle pouvait dire ce qu'elle souhaitait", avance le quotidien El Tiempo dans son éditorial.
Face aux préalables sans issue des FARC pour un dialogue avec le pouvoir, comme la démilitarisation d'un territoire grand comme l'Angleterre dans le sud (115.000 km2), Ingrid Betancourt a pris à contrepied les positions contraires des rebelles et du président Alvaro Uribe, un partisan de la manière forte.
Son opposition à une libération des 21 politiques séquestrés, dont elle-même, contre les rebelles détenus, et son appel à un échange entre les 47 militaires otages des FARC et les 400 guérilleros emprisonnés, pourrait avoir conduit ses ravisseurs, désormais prêts à dialoguer avec l'ONU au Brésil, à faire des concessions au pouvoir, par son intermédiaire, sans avoir à les avouer publiquement.
Un tel échange donnerait à la guérilla le statut de belligérance que son fondateur, Manuel Marulanda "Tirofijo", rêve d'obtenir pour ne plus être qualifié de "terroriste" par les Etats-Unis et l'Union européenne.
Dans une telle hypothèse, les FARC pourraient profiter de ce succès pour décréter une mesure de clémence à forte répercussion internationale, comme la libération sans condition de ses otages civils, évoquée par Ingrid Betancourt dans la vidéo diffusée samedi par la télévision.
Depuis son investiture en août 2002, Alvaro Uribe veut "liquider" les FARC par une guerre totale, et se limite à proposer les bons offices de l'ONU, quand la guérilla maintient son exigence d'une zone démilitarisée.
"Les rebelles auraient voulu remettre Ingrid en selle sur la scène politique qu'ils ne s'y seraient pas pris autrement", affirme un diplomate européen.
L'ex-candidate des Verts n'avait pas réussi à percer dans les sondages avant son enlèvement, faute d'un discours guerrier que voulait le pays, et que sut diffuser Alvaro Uribe, élu au premier tour en mai 2002, pour tenter de mettre fin à 39 ans de guerre civile, avec plus de 200.000 morts.