Samedi 19 juillet, l'ambassadeur de France au
Brésil, Alain Rouquié, qualifiait, face à la presse brésilienne, le
reportage de CartaCapital de "tas de bêtises".
Lundi 21 juillet, 11h, Alain Rouquié
s'entretenait pendant une demi-heure avec le secrétaire général du
ministre des affaires étrangères, Samuel Pinheiro Guimarães, à la
suite d'une "demande d'explications".
L'histoire des relations diplomatiques
entre le Brésil et la France, nonobstant, gardera la trace de cet
entretien : une protestation formelle faite par le gouvernement brésilien
au gouvernement français : "Le gouvernement brésilien entend que le
respect mutuel est la condition indispensable des relations avec la
France. C'est en ce sens que le gouvernement brésilien déplore les événements
liés à la présence d'un certain avion et de citoyens français sur le
territoire brésilien. Le gouvernement brésilien, surpris de ne avoir été
préalablement consulté et de ne pas avoir été informé à temps,
souhaite des éclaircissements. Le gouvernement brésilien se déclare
certain que de tels événements ne se répèteront pas. Le président
colombien a été informé immédiatement, l'ambassade du Brésil à
Bogota ayant remis copie de cette protestation à Álvaro Uribe".
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Le groupe de "diplomates", arrivé
à Manaus le 9 juillet dernier à bord d'un Hercule C-130 sous la houlette
de Pierre Henri Guignard, n° 4 dans la hiérarchie des affaires étrangères
de la France, ne faisait soi-disant escale que pour se ravitailler avant
de gagner Cayenne. Quand, 4 jours plus tard, le 13 juillet, les 11
Français munis de passeports diplomatiques ont été "invités"
à quitter le Brésil, ils ont laissé derrière eux un sillage d'erreurs
et d'embrouilles et déclenché un grave incident diplomatique qui a secoué
le Brésil, la France et la Colombie.
Ils ont aussi laissé une preuve écrite de
l'opération illégale menée dans la jungle brésilienne (voir p. 23 de
l'édition imprimée de CartaCapital),
outre un message adressé à la sœur d'Ingrid Betancourt, qu'ils avaient
pour mission de libérer.
Dans le petit avion-taxi affrété pour se
rendre à São Paulo de
Olivença, le 10 juillet, prirent place 4 des 11 éléments de la mission
: Pierre Henri Guignard (passeport n° 97CD33425), Antoine Cardillo
(passeport n° 245713-02), Yves Lefarge (passeport n° 245640-03) et
Jacques Drussant (passeport n° 245596-00). Parmi les Français restés à
Manaus, se trouvaient Dominique Desugny (passeport n° 2451962-01) et 5
individus qui se sont identifiés comme membres d'équipage.
C'est à São Paulo de Olivença, avant de
revenir à Manaus après l'échec du rendez-vous de la jungle, que les
Français ont laissé à un prêtre (Pedro) et à un sergent de la police
militaire, deux messages identiques, signés par Pierre Henri Guignard et
destinés à Astrid Betancourt : "Astrid, nous t'attendons à Manaus,
à l'hôtel Tropical (92) 659.5000. Nous y serons dans 4 heures".
Les faits n'ont pas empêché les
ambassadeurs Alain Rouquié et Daniel Parfait (Bogota) de démentir
emphatiquement le récit de CartaCapital,
tandis que s'élaborait une version française officielle de "mission
humanitaire" dont la nature reste inexpliquée. Non officiellement et
quant aux otages, les versions varient selon les sources. Certains parlent
de problèmes de santé, d'autres, liés aux ambassades françaises, prétendent
qu'un petit hôpital était monté dans l'avion.
Si les services de renseignements brésiliens
ont soupçonné la présence d'armes dans l'Hercule, en vue d'un échange,
c'est parce que les Français se sont refusés, de manière réitérée,
à une inspection de l'avion, officielle d'abord, informelle ensuite.
Or, tout aurait pu être évité 48 heures
avant le début de l'opération. Le ministre brésilien des affaires étrangères
se trouvait en effet à Paris le 7 juillet pour une réunion France/Brésil,
programmée depuis longtemps. Le débarquement à Manaus n'a toutefois pas
été évoqué, même de manière allusive, devant lui.
Il n'est donc pas étonnant que Sandra
Lefcovich, de Correio Braziliense,
ait trouvé Celso Amorim, "visiblement irrité", le 14 juillet.
Le 24 juillet, selon un communiqué à la
presse de Dominique de Villepin, "l'avion est allé à la frontière
de la Colombie et du Brésil et nous avons informé nos amis brésiliens
et colombiens". Jeu de mots et d'ombres, pour le moins, qui ne trompe
personne : "Peu importe qu'ils pensent que nous sommes des imbéciles,
mais ce qu'ils racontent ne tient pas la route. Le gouvernement ne se
serait pas donné la peine d'enquêter et n'aurait pas émis de
protestation formelle, s'il avait été informé de la situation",
remarque une autorité.
La destination de l'Hercule, annoncée
avant l'atterrissage à l'aéroport de Manaus, et qui figure dans les
registres, est Cayenne, et non Manaus comme on a tenté plus tard de faire
croire que le prévoyait le plan de vol original.
Les Français ont, par ailleurs, joué de
malchance. Ainsi il était arrivé il y a quelque temps au pilote (Cleiton)
de l'avion-taxi d'être séquestré par des passagers. Lorsqu'il a entendu
qu'il y aurait 4 personnes de plus au retour, il a pris peur, a prétexté
un problème technique et est allé confier ses soupçons à la police fédérale
de Tabatinga. Les policiers ont d'abord pensé à la biopiraterie (*voir
en bas de page). À
l'appui de ce soupçon, outre le refus de laisser examiner l'intérieur de
l'Hercule, la destination de l'avion : "S'ils vont à Cayenne,
pourquoi un détour de 1000 km pour se ravitailler à Manaus ?" L'un
des agents penche pour le narcotrafic.L'avion-taxi est donc très attendu
lorsqu'il atterrit à Manaus, vendredi soir.
Quelques heures auparavant, l'équipage de
l'Hercule a demandé l'autorisation, accordée, de déplacer l'Hercule qui
se trouve maintenant devant la compagnie d'avions-taxis. Le consul de
France honoraire à Manaus, Daniel Adolphe Rosenthal, e le second secrétaire
de l'ambassade de France au Brésil, Marc Siegfried Efchin sont
là. Le délégué
Spósito demande:
– Qu'êtes-vous venus faire ici ?
Efchin, qui parle portugais, répond :
– Ces fonctionnaires sont venus en
chercher deux autres qui sont à São Paulo de Olivença.
Ce que les Français ne savent pas, c'est
que leurs comparses sont sous bonne garde à l'hôtel Tropical.
– Bon, si vous ne voulez pas dire ce
que faites ici, allons à la police fédérale !
Les Français qui viennent de débarquer
n'ont qu'un sac à dos et un ordinateur portable. Les policiers se disent
que les sacs sont trop petits pour transporter la quantité de
drogue justifiant une mise-en-scène de cette envergure. Mais le mutisme
des Français est total. On les renvoie à l'hôtel, toujours sous bonne
garde.
À l'hôtel Tropical, encore le manque de
chance. Un policier, francophone, se fait passer pour un employé, passe
et repasse devant la chambre de Guignard où la conversation est très
animée. Il est difficile de comprendre, les Français parlent tous en même
temps, mais il capte plusieurs fois les mots "Ingrid" et
"FARC".
Le lendemain, samedi 12, les agents fédéraux
se mettent en quête des 2 fonctionnaires du gouvernement français qui
sont censés se trouver à São Paulo de Olivença. C'est alors qu'ils découvrent
deux messages, identiques, laissés au prêtre Pedro et à un sergent de
la police municipale pour Astrid Betancourt.
Ingrid. Farc. Astrid. Ces trois mots-clefs
suffisent maintenant au délégué Spósito pour comprendre ce qui se
passe. Il avertit immédiatement Brasilia de ses conclusions et envoie des
agents des 9 bases de la police fédérale le long de la frontière à la
recherche d'Astrid.
Le ministre de la justice rentre en contact
avec Celso Amorim, qui se trouve à Londres : "J'ai eu connaissance
un peu tard et un peu elliptiquement de ce qui se passait. Nous avons décidé
de demander à l'avion de quitter le Brésil". Le président Lula da
Silva, également en Europe, est informé. Le ministère français des
affaires étrangères aurait aussi été contacté, ce samedi 12.
L'Hercule décolle de Manaus à 13h, mais
l'affaire n'est pas terminée.
Lundi 14, à 6h et sur la piste d'Astrid,
la police fédérale arrive à Santo Antônio do Içá, localité situé
au nord de Tabatinga et de São Paulo de Olivença. Ils y apprennent
qu'Astrid Betancourt est partie en bateau en direction de Tabatinga. Le délégué
Spósito donne alors l'ordre d'arrêter le bateau et se rend à Tabatinga
où il arrive presque en même temps qu'Astrid, à qui il déclare :
– Nous savons pourquoi vous êtes ici.
Les Français ont fait une action militaire à l'intérieur du Brésil
sans en avertir le gouvernement brésilien. Nous avons tout lieu de croire
que cette action était destinée à libérer votre sœur Ingrid.
AB– Je ne sais pas ce que fait le
gouvernement français. Je suis arrivée le 9, ma mère a appris qu'Ingrid
serait libérée à Santo Antônio do Içá et je suis allée là-bas avec
le prêtre de Letícia,
Gonzalo Arango, et Juan Carlos, le mari de ma sœur. Les Français nous
aident, je le sais, mais c'est tout ce que je sais.
À la demande du délégué Spósito,
Astrid rédige la déclaration suivante :
"Ma famille a été contactée et a
appris que les FARC souhaitaient libérer ma sœur Ingrid et qu'ils la
confieraient à un représentant de l'Église et à un membre de la
famille. Étant donné l'aspect sérieux de ce contact, je suis partie
à Leticia. Un prêtre de Leticia m'a accompagnée à Santo Antônio do
Içá, où nous devions avoir plus d'informations. Nous y sommes restés
du mercredi 9 à aujourd'hui, sans avoir été contactés. Astrid
Betancourt, 14 juillet 2003.
À la surprise des policiers fédéraux,
l'après-midi du 14, Astrid retourne au poste de police. Elle présente au
délégué le mari d'Ingrid, Juan Carlos Lecompte Pérez, qui
l'accompagne, et lui demande ce qu'il peut faire pour eux.
– Tout ce que l'on peut faire pour
aider des gens qui sont en danger ou qui ont besoin d'aide. Que
voulez-vous ?
AB– Nous voulons essayer à nouveau
d'entrer en contact avec les FARC. Je pense que je suis allée trop tôt
au lieu de rencontre. Je suis arrivée le 9 et j'ai attendu 5 jours. Il
faut que je retourne à Santo Antônio do Içá .
(le délégué)–
D'accord. Je vous y emmène.
Mardi 15, Astrid est donc repartie à Santo
Antônio do Içá, mais cette fois par des voies détournées et non
surveillées. Il n'y aura plus de contact avec elle. Seulement quelques
coups de téléphone avec sa mère, Yolanda Pulecio.
Astrid avait quitté Bogota le 4 juillet.
Selon les déclarations faites par sa mère à la presse colombienne, le
communiqué des FARC indiquait que la rencontre aurait lieu à un certain
endroit de Putumayo. "Putumayo" est le nom colombien du fleuve
qu'au Brésil ont appelle " Içá". D'après les informations
recueillies par les services de renseignements de la frontière, le bateau
qui transportait Ingrid Betancourt et Clara Rojas aurait été retardé
par des problèmes mécaniques. D'où le rendez-vous raté. Selon les mêmes
sources (mais sans confirmation "de visu"), Ingrid Betancourt se
trouverait en territoire brésilien.
Point n'est besoin de souligner l'effet désastreux
de l'équivoque brutale suscitée par les omissions du gouvernement français
dans une affaire aussi délicate.
Ignorant les fins fonds de l'affaire, la
police fédérale n'avait aucune raison de mener son enquête discrètement
: bateaux, hélicoptère, mouvements de policiers armés, rien de tout
cela n'a pu échapper à des gens qui font la guérilla depuis 40 ans.
La révélation de l'opération a produit
des réactions multiples, outre les dénégations des autorités françaises,
au départ, transformées ensuite en tentatives de dresser des écrans de
fumée. L'espoir de la famille Betancourt de récupérer Ingrid, sous la
supervision des services de renseignements brésiliens, a toutefois calmé
les esprits.
Mardi 22 juillet, près de la frontière
avec la Colombie, dans l'hôtel Fogaça de la localité de 28 mille
habitants où Astrid Betancourt et le prêtre Gonzalo Arango ont attendu
Ingrid pendant 5 jours, on espère encore que les FARC donneront signe de
vie.
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Biopiraterie : Nouvelle forme d'exploitation des ressources des communautés locales du
Sud, non seulement des ressources biologiques traditionnelles, mais aussi
des ressources intellectuelles, c'est-à-dire des savoirs et connaissances
sur le monde vivant