31 juillet 2003

(merci à Anne pour la traduction)

DANS LA JUNGLE, LES PREUVES

Bob Fernandes


Samedi 19 juillet, l'ambassadeur de France au Brésil, Alain Rouquié, qualifiait, face à la presse brésilienne, le reportage de CartaCapital de "tas de bêtises".

Lundi 21 juillet, 11h, Alain Rouquié s'entretenait pendant une demi-heure avec le secrétaire général du ministre des affaires étrangères, Samuel Pinheiro Guimarães, à la suite d'une "demande d'explications".

L'histoire des relations diplomatiques entre le Brésil et la France, nonobstant, gardera la trace de cet entretien : une protestation formelle faite par le gouvernement brésilien au gouvernement français : "Le gouvernement brésilien entend que le respect mutuel est la condition indispensable des relations avec la France. C'est en ce sens que le gouvernement brésilien déplore les événements liés à la présence d'un certain avion et de citoyens français sur le territoire brésilien. Le gouvernement brésilien, surpris de ne avoir été préalablement consulté et de ne pas avoir été informé à temps, souhaite des éclaircissements. Le gouvernement brésilien se déclare certain que de tels événements ne se répèteront pas. Le président colombien a été informé immédiatement, l'ambassade du Brésil à Bogota ayant remis copie de cette protestation à Álvaro Uribe".

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Le groupe de "diplomates", arrivé à Manaus le 9 juillet dernier à bord d'un Hercule C-130 sous la houlette de Pierre Henri Guignard, n° 4 dans la hiérarchie des affaires étrangères de la France, ne faisait soi-disant escale que pour se ravitailler avant de gagner Cayenne. Quand, 4 jours plus tard, le 13 juillet, les 11  Français munis de passeports diplomatiques ont été "invités" à quitter le Brésil, ils ont laissé derrière eux un sillage d'erreurs et d'embrouilles et déclenché un grave incident diplomatique qui a secoué le Brésil, la France et la Colombie.

Ils ont aussi laissé une preuve écrite de l'opération illégale menée dans la jungle brésilienne (voir p. 23 de l'édition imprimée de CartaCapital), outre un message adressé à la sœur d'Ingrid Betancourt, qu'ils avaient pour mission de libérer.

Dans le petit avion-taxi affrété pour se rendre à  São Paulo de Olivença, le 10 juillet, prirent place 4 des 11 éléments de la mission : Pierre Henri Guignard (passeport n° 97CD33425), Antoine Cardillo (passeport n° 245713-02), Yves Lefarge (passeport n° 245640-03) et Jacques Drussant (passeport n° 245596-00). Parmi les Français restés à Manaus, se trouvaient Dominique Desugny (passeport n° 2451962-01) et 5 individus qui se sont identifiés comme membres d'équipage.

C'est à São Paulo de Olivença, avant de revenir à Manaus après l'échec du rendez-vous de la jungle, que les Français ont laissé à un prêtre (Pedro) et à un sergent de la police militaire, deux messages identiques, signés par Pierre Henri Guignard et destinés à Astrid Betancourt : "Astrid, nous t'attendons à Manaus, à l'hôtel Tropical (92) 659.5000. Nous y serons dans 4 heures".

Les faits n'ont pas empêché les ambassadeurs Alain Rouquié et Daniel Parfait (Bogota) de démentir emphatiquement le récit de CartaCapital, tandis que s'élaborait une version française officielle de "mission humanitaire" dont la nature reste inexpliquée. Non officiellement et quant aux otages, les versions varient selon les sources. Certains parlent de problèmes de santé, d'autres, liés aux ambassades françaises, prétendent qu'un petit hôpital était monté dans l'avion.

Si les services de renseignements brésiliens ont soupçonné la présence d'armes dans l'Hercule, en vue d'un échange, c'est parce que les Français se sont refusés, de manière réitérée, à une inspection de l'avion, officielle d'abord, informelle ensuite.

Or, tout aurait pu être évité 48 heures avant le début de l'opération. Le ministre brésilien des affaires étrangères se trouvait en effet à Paris le 7 juillet pour une réunion France/Brésil, programmée depuis longtemps. Le débarquement à Manaus n'a toutefois pas été évoqué, même de manière allusive, devant lui.

Il n'est donc pas étonnant que Sandra Lefcovich, de Correio Braziliense, ait trouvé Celso Amorim, "visiblement irrité", le 14 juillet.

Le 24 juillet, selon un communiqué à la presse de Dominique de Villepin, "l'avion est allé à la frontière de la Colombie et du Brésil et nous avons informé nos amis brésiliens et colombiens". Jeu de mots et d'ombres, pour le moins, qui ne trompe personne : "Peu importe qu'ils pensent que nous sommes des imbéciles, mais ce qu'ils racontent ne tient pas la route. Le gouvernement ne se serait pas donné la peine d'enquêter et n'aurait pas émis de protestation formelle, s'il avait été informé de la situation", remarque une autorité.

La destination de l'Hercule, annoncée avant l'atterrissage à l'aéroport de Manaus, et qui figure dans les registres, est Cayenne, et non Manaus comme on a tenté plus tard de faire croire que le prévoyait le plan de vol original.

Les Français ont, par ailleurs, joué de malchance. Ainsi il était arrivé il y a quelque temps au pilote (Cleiton) de l'avion-taxi d'être séquestré par des passagers. Lorsqu'il a entendu qu'il y aurait 4 personnes de plus au retour, il a pris peur, a prétexté un problème technique et est allé confier ses soupçons à la police fédérale de Tabatinga. Les policiers ont d'abord pensé à la biopiraterie (*voir en bas de page). À l'appui de ce soupçon, outre le refus de laisser examiner l'intérieur de l'Hercule, la destination de l'avion : "S'ils vont à Cayenne, pourquoi un détour de 1000 km pour se ravitailler à Manaus ?" L'un des agents penche pour le narcotrafic.L'avion-taxi est donc très attendu lorsqu'il atterrit à Manaus, vendredi soir.

Quelques heures auparavant, l'équipage de l'Hercule a demandé l'autorisation, accordée, de déplacer l'Hercule qui se trouve maintenant devant la compagnie d'avions-taxis. Le consul de France honoraire à Manaus, Daniel Adolphe Rosenthal, e le second secrétaire de l'ambassade de France au Brésil, Marc Siegfried Efchin sont là. Le délégué

Spósito demande:

Qu'êtes-vous venus faire ici ?

Efchin, qui parle portugais, répond :

Ces fonctionnaires sont venus en chercher deux autres qui sont à São Paulo de Olivença.

Ce que les Français ne savent pas, c'est que leurs comparses sont sous bonne garde à l'hôtel Tropical.

Bon, si vous ne voulez pas dire ce que faites ici, allons à la police fédérale !

Les Français qui viennent de débarquer n'ont qu'un sac à dos et un ordinateur portable. Les policiers se disent  que les sacs sont trop petits pour transporter la quantité de drogue justifiant une mise-en-scène de cette envergure. Mais le mutisme des Français est total. On les renvoie à l'hôtel, toujours sous bonne garde.

À l'hôtel Tropical, encore le manque de chance. Un policier, francophone, se fait passer pour un employé, passe et repasse devant la chambre de Guignard où la conversation est très animée. Il est difficile de comprendre, les Français parlent tous en même temps, mais il capte plusieurs fois les mots "Ingrid" et "FARC".  

Le lendemain, samedi 12, les agents fédéraux se mettent en quête des 2 fonctionnaires du gouvernement français qui sont censés se trouver à São Paulo de Olivença. C'est alors qu'ils découvrent deux messages, identiques, laissés au prêtre Pedro et à un sergent de la police municipale pour Astrid Betancourt.

Ingrid. Farc. Astrid. Ces trois mots-clefs suffisent maintenant au délégué Spósito pour comprendre ce qui se passe. Il avertit immédiatement Brasilia de ses conclusions et envoie des agents des 9 bases de la police fédérale le long de la frontière à la recherche d'Astrid.

Le ministre de la justice rentre en contact avec Celso Amorim, qui se trouve à Londres : "J'ai eu connaissance un peu tard et un peu elliptiquement de ce qui se passait. Nous avons décidé de demander à l'avion de quitter le Brésil". Le président Lula da Silva, également en Europe, est informé. Le ministère français des affaires étrangères aurait aussi été contacté, ce samedi 12.

L'Hercule décolle de Manaus à 13h, mais l'affaire n'est pas terminée.

Lundi 14, à 6h et sur la piste d'Astrid, la police fédérale arrive à Santo Antônio do Içá, localité situé au nord de Tabatinga et de São Paulo de Olivença. Ils y apprennent qu'Astrid Betancourt est partie en bateau en direction de Tabatinga. Le délégué Spósito donne alors l'ordre d'arrêter le bateau et se rend à Tabatinga où il arrive presque en même temps qu'Astrid, à qui il déclare :

Nous savons pourquoi vous êtes ici. Les Français ont fait une action militaire à l'intérieur du Brésil sans en avertir le gouvernement brésilien. Nous avons tout lieu de croire que cette action était destinée à libérer votre sœur Ingrid. 

AB– Je ne sais pas ce que fait le gouvernement français. Je suis arrivée le 9, ma mère a appris qu'Ingrid serait libérée à Santo Antônio do Içá et je suis allée là-bas avec le prêtre  de Letícia, Gonzalo Arango, et Juan Carlos, le mari de ma sœur. Les Français nous aident, je le sais, mais c'est tout ce que je sais.  

À la demande du délégué Spósito, Astrid rédige la déclaration suivante :

"Ma famille a été contactée et a appris que les FARC souhaitaient libérer ma sœur Ingrid et qu'ils la confieraient à un représentant de l'Église et à un membre de la famille. Étant donné l'aspect sérieux de ce contact, je suis partie à Leticia. Un prêtre de Leticia m'a accompagnée à Santo Antônio do Içá, où nous devions avoir plus d'informations. Nous y sommes restés du mercredi 9 à aujourd'hui, sans avoir été contactés. Astrid Betancourt, 14 juillet 2003.

À la surprise des policiers fédéraux, l'après-midi du 14, Astrid retourne au poste de police. Elle présente au délégué le mari d'Ingrid, Juan Carlos Lecompte Pérez, qui l'accompagne, et lui demande ce qu'il peut faire pour eux.

Tout ce que l'on peut faire pour aider des gens qui sont en danger ou qui ont besoin d'aide. Que voulez-vous ?

AB– Nous voulons essayer à nouveau d'entrer en contact avec les FARC. Je pense que je suis allée trop tôt au lieu de rencontre. Je suis arrivée le 9 et j'ai attendu 5 jours. Il faut que je retourne à Santo Antônio do Içá .

(le délégué)– D'accord. Je vous y emmène.

Mardi 15, Astrid est donc repartie à Santo Antônio do Içá, mais cette fois par des voies détournées et non surveillées. Il n'y aura plus de contact avec elle. Seulement quelques coups de téléphone avec sa mère, Yolanda Pulecio.

Astrid avait quitté Bogota le 4 juillet. Selon les déclarations faites par sa mère à la presse colombienne, le communiqué des FARC indiquait que la rencontre aurait lieu à un certain endroit de Putumayo. "Putumayo" est le nom colombien du fleuve qu'au Brésil ont appelle " Içá". D'après les informations recueillies par les services de renseignements de la frontière, le bateau qui transportait Ingrid Betancourt et Clara Rojas aurait été retardé par des problèmes mécaniques. D'où le rendez-vous raté. Selon les mêmes sources (mais sans confirmation "de visu"), Ingrid Betancourt se trouverait en territoire brésilien.

Point n'est besoin de souligner l'effet désastreux de l'équivoque brutale suscitée par les omissions du gouvernement français dans une affaire aussi délicate.

Ignorant les fins fonds de l'affaire, la police fédérale n'avait aucune raison de mener son enquête discrètement : bateaux, hélicoptère, mouvements de policiers armés, rien de tout cela n'a pu échapper à des gens qui font la guérilla depuis 40 ans.

La révélation de l'opération a produit des réactions multiples, outre les dénégations des autorités françaises, au départ, transformées ensuite en tentatives de dresser des écrans de fumée. L'espoir de la famille Betancourt de récupérer Ingrid, sous la supervision des services de renseignements brésiliens, a toutefois calmé les esprits.

Mardi 22 juillet, près de la frontière avec la Colombie, dans l'hôtel Fogaça de la localité de 28 mille habitants où Astrid Betancourt et le prêtre Gonzalo Arango ont attendu Ingrid pendant 5 jours, on espère encore que les FARC donneront signe de vie.  

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* Biopiraterie : Nouvelle forme d'exploitation des ressources des communautés locales du Sud, non seulement des ressources biologiques traditionnelles, mais aussi des ressources intellectuelles, c'est-à-dire des savoirs et connaissances sur le monde vivant