23 juillet 2003

OPÉRATION "14 JUILLET" 

Bob Fernandes 

La manœuvre de décollage commence en face de Rico, une entreprise de taxis aériens, près de ces taillis amazoniens qui entourent Manaus. Il est exactement 14h30, selon le département de l'aviation civile (DAC) ; une heure et demie après avoir décollé de la capitale de l'Amazonie, l'avion militaire quitte l'espace aérien brésilien et se dirige vers Cayenne, en Guyane française. 4 jours plus tôt, cet avion a décollé de la base aérienne militaire d'Évreux (du ministère français de la défense), à une centaine de km à l'ouest de Paris. Dans l'avion, un Hercule C-130, se trouvent onze Français qui, pour employer le langage diplomatique, ont été "invités" à quitter le Brésil. Deux autres Français sont restés à Manaus. Ils y ont été vus pour la dernière fois mardi 15 juillet. 

Le départ de l'avion militaire, malgré l'absence d'indication, sur le fuselage, quant à son origine, a évité, du moins momentanément, l'un des plus graves incidents dont on ait connaissance, ces temps-ci, entre le Brésil et la France. 

Au même moment, à Londres, le ministre brésilien des affaires étrangères, Celso Amorim, suit, inquiet, l'évolution de la situation. Le président Lula da Silva, quant à lui, est informé des détails de l'opération. 

Si la crise s'est tassée sur le plan diplomatique, le départ de l'avion militaire français n'a pas mis fin aux suspicions qu'a provoquées l'arrivée du gros avion, 96 heures plus tôt. Mercredi 9 juillet, au petit matin, l'Hercule était parti d'Évreux et avait fait escale au Cap-Vert avant d'arriver à Manaus. 

Pour nourrir les soupçons, encore faut-il avoir accès à la niche réservée du pouvoir. Et les "élus" sont fort peu nombreux. Qu'y a-t-il dans l'énorme avion ? Des armes, destinées à un échange sur le territoire brésilien ? Les Français sont des gens importants, aucun doute là-dessus, quels que soient leurs motifs. Il y a une victime : Ingrid Betancourt, 41 ans, sénatrice colombienne qui a renoncé à cette charge pour se présenter aux élections présidentielles. Séquestrée depuis un an et demi, elle a aussi la nationalité française en raison d'un premier mariage. Elle est la fille de Gabriel Betancourt Mejia, qui a été ministre de l'éducation aussi directeur de l'Unesco à Paris, et de Yolanda Pulecio. 

Ingrid Betancourt a passé son enfance dans un luxueux quartier parisien, où elle a côtoyé les amis de son père : Gabriel Garcia Marquez, Pablo Neruda et Fernando Botero. Elle le raconte dans son livre, "La rage au cœur", dont 200 mille exemplaires ont été vendus en France. Après Sciences Po et des études de relations internationales, elle se lance dans la politique au début des années 90. Députée de 1994 à 1998, elle est élue au Sénat en 1998. 

Ingrid Betancourt a été prise en otage par l'organisation qui se situe à l'extrême opposé : les Forces armées révolutionnaires de Colombie. Candidate des Verts à la présidence, elle est enlevée, ainsi que sa directrice de campagne, Clara Rojas, le 23 février 2002, à San Vicente del Caguán, dans la zone de 42 000 km2 dont la neutralité, déclarée par le gouvernement, a pris fin trois jours plus tôt. Un mois plus tard, son père (84 ans) meurt de complications respiratoires à Bogota. 

Selon les données que nous avons recueillies en Amazonie et selon les déclarations obtenues auprès des plus hautes instances de l'État, les onze Français de l'Hercule C-130 avaient pour mission d'obtenir, sur le territoire brésilien, la libération, négociée, d'Ingrid Betancourt. 

Cette opération a pris peu à peu une allure de scandale international, d'abord parce que, dans les milieux officiels tout du moins, on ignorait les motifs réels de la présence de l'avion français, ensuite parce que les occupants de l'avion se sont opposés, après avoir montré leurs passeports diplomatiques et avoir invoqué l'immunité que ceux-ci confèrent, à ce que la police fédérale procède à une inspection. Quant aux occupants, rien de moins, du côté diplomatique, que Pierre Henri Guignard, le chef de cabinet adjoint de Dominique de Villepin et conseiller pour l'Amérique latine du ministère français des affaires étrangères. Les autres hommes sont tous âgés de 30 à 40 ans, cheveux courts et corps musclés. Leur identification permettra aux services de renseignements de conclure : formation militaire, entraînement spécial pour des actions militaires et, au moins dans le cas de l'un d'entre eux, opérations d'exception, aux États-Unis y compris. Ces agents se nomment Antoine Cardillo, Dominique Desugny, Jacques Drussant et Yves Lefarge. Les autres Français se déclarent membres de l'équipage ou techniciens : Gilles Charpentier, Chevalier, Bedu, Dominique Cerisier, Saussard et Campion. 

Se joignent à eux le second secrétaire de l'ambassade de France, Marc Siegfried Efchin et le consul honoraire de France à Manaus, Daniel Adolphe Rosenthal. 

Dialogue, jeudi 17, entre Adolphe Rosenthal et Carta Capital :

CC – Nous avons passé 4 jours à Manaus et nous avons photographié un avion militaire français sur le tarmac de l'aéroport Eduardo Gomes. La police fédérale vous a demandé de faire une déposition et…. 

DR– Je n'ai pas d'informations à ce sujet. 

CC– Mais vous êtes allé avec eux à la délégation de la police fédérale !

DR– C'est vrai, mais je n'ai eu pas d'informations particulières sur ce qui s'y est passé… 

CC– Pourquoi 11 citoyens français, avec passeports diplomatiques, se trouvaient-ils dans un avion militaire qui n'a pu être inspecté ?

DR– Eh bien…. Je pense que vous feriez mieux de contacter directement l'ambassade de France.

CC– Pourquoi refusez-vous de parler ? 

DR– C'est une question de hiérarchie. 

CC– D'accord, mais nous savons, vous et moi, de quoi il s'agit, pourquoi alors ne pas parler ?

DR– Question de hiérarchie. Il vaut mieux s'adresser à l'ambassade.

CC– Avec Narc (sic) Siegfried Efchin, le second secrétaire ? 

DR– Exactement. Avec Marc. C'est Marc, avec un M. 

Quels sont les faits ? 

Au début de l'après-midi du mercredi 9, un policier fédéral, de garde dans le terminal 2 d'Eduardo Gomes s'est étonné de l'énorme présence de l'Hercule C-130 qui venait de s'arrêter sur une piste latérale, face au hangar de l'entreprise Rico Linhas Aéreas. Étrange, cette présence, parce que les avions militaires se posent normalement sur des bases aériennes militaires et non sur le tarmac d'aéroports civils. En outre, rien, extérieurement, ne permet d'identifier son pays d'origine. Très étrange, vraiment, un avion militaire de 34 tonnes (vide) et 79 (plein), 39 m de long, 11 de large, 40 d'envergure, aux ailes d'une superficie de162 m2, capable de transporter 90 soldats, outre les 5 membres d'équipage, à l'arrêt à côté de petits avions. 

À l'aéroport, un policier en appelle un autre et tous deux – ils parlent espagnol – s'adressent au commando français. 

Plus tard et après avoir conversé pendant trois jours avec des policiers, des pilotes, des fonctionnaires du DAC, des employés de la compagnie aérienne Rico, un prêtre de São Paulo de Olivença et des employés de l'hôtel Flamengo de cette ville, nous avons reconstitué une partie des mouvements du commando français. 

Aux policiers fédéraux qui les ont abordés à Eduardo Gomes, les Français ont déclaré qu'ils "avaient demandé l'autorisation d'effectuer une escale technique, pour se ravitailler, et qu'on la leur avait donnée, qu'ils étaient en route vers Cayenne". 

Moyennant quoi, on leur a donné un visa pour 10 jours. Le ravitaillement s'est effectué à l'aéroport civil, contrairement à l'habitude : les avions militaires qui traversent l'Atlantique se ravitaillent sur des bases militaires.

Les Français ont passé la première nuit à l'hôtel Tropical. Le lendemain, selon le consul Rosenthal, le quatuor Guignard, Lafarge, Drussant et Cardillo a affrété, pour 5.900 dollars, un Caraja de la compagnie Rico immatriculé PT-ELW. 

Le commandant de bord, Cleiton, a parlé avec les Français au cours du vol. L'un d'eux lui aurait déclaré que le retour à Manaus s'effectuerait le lendemain et qu'il y aurait 4 personnes en plus. Cleiton a craint alors qu'il ne s'agisse d'un enlèvement. Il a laissé les Français à São Paulo de Olivença – près de la frontière, à 973 km de la capitale – et est parti pour Tabatinga – à 1.100 km de Manaus – en promettant de revenir le lendemain, ce qu'il a fait. 

Vendredi 11, le quatuor français, venant de la jungle, est arrivé en bateau au lieu de rendez-vous. À 16h30, le Caraja a décollé en direction de Manaus où les policiers fédéraux l'attendaient de pied ferme. 

La police fédérale dispose de 8 bases le long de la frontière. Elles se trouvent au milieu de la jungle, l'une d'elles dans un village. Les Indiens sont de précieux alliés pour les services de renseignements brésiliens. 

Une fois alertée, la police établit des contacts dans la région traversée par les agents français. À Tabatinga, village frontalier dont une avenue mène à Letícia, Astrid Betancourt et Juan Carlos Pérez, la sœur et le mari d'Ingrid, visiblement effrayés, rapportent en détail ce qu'ils ont vécu. 

Ils racontent ainsi l'échec d'une rencontre fixée dans la jungle et, pour preuve, remettent aux services de renseignements une lettre dans laquelle les Farc promettent de libérer Ingrid. 

À São Paulo de Olivença, au même moment, apparaît un autre papier, dans les mains, cette fois, du prêtre Pedro et du commandant de la police municipale. Sur ce papier, les Français ont écrit "Nous étions bien là, mais la rencontre n'a pas eu lieu. Nous rentrons à Manaus et sommes à l'hôtel Tropical, tél. 92-659.5000. 

À partir de là, nous pouvons formuler deux hypothèses :

1) Les FARC ont une quarantaine d'années d'expérience en matière d'opération de ce genre. Il n'est pas rare qu'ils fassent un test avant de réaliser une opération.

2) la seconde hypothèse est une évidence : si les services de renseignements ont agi du côté brésilien, il est sûr que les services de renseignements colombiens en ont fait de même et ont compris ce qui se passait. 

Le quatuor français est arrivé à São Paulo de Olivença "vers 11h30, jeudi 10", selon un employé de la compagnie Rico. Le gérant complète :

– Pierre Henri et les trois autres sont partis le lendemain, vendredi, un peu après 16 h. Comme à l'aller, ils se sont arrêtés à Tefé pour se ravitailler..., mais il vaut mieux que vous vous informiez à Manaus. 

À l'hôtel Flamengo, l'employé, João, nous déclare (avant de nous recommander de nous adresser au gardien, João Leite, "qui a reçu les 4 Français") :

– Pierre Henri était là. Ils sont arrivés un jour et sont repartis le jour suivant. Mais comme il n'y a de vol régulier, ici, que le mardi et le samedi, j'ai pensé qu'ils avaient affrété un avion. 

Pièce centrale de ce dossier, le prêtre du diocèse du Alto Solimões, Pedro César do Amaral Vieira, 40 ans. 

Le prêtre aurait été une des personnes contactées, hormis Astrid, employée à l'ambassade de France de Bogota, et Juan Carlos Pérez. Mercredi 16, à l'ambassade de France, on nous a déclaré qu'Astrid Betancourt serait "absente pendant quelques jours". Mercredi 14, à Manaus, Nous avons parlé avec le prêtre Pedro, pilier important des négociations. Cet homme d'église s'est vu, étant donné son statut, obligé d'omettre et de tergiverser. 

Une fois élucidé le rôle du prêtre, les services de renseignements de la police fédérale l'ont "cuisiné", comme on dit dans ce milieu. Du côté Farc, du moins jusqu'à l'heure de bouclage du journal, en cette matinée du 18 juillet, Ingrid Betancourt est toujours prisonnière. 

Il y a, dans cette affaire, un autre prêtre, Gonzalo Arango, de la paroisse de Letícia. Encouragé peut-être par la présence, avec nous, du prêtre Pedro, il a, après avoir nié à trois reprises, usé d'un faux-fuyant :

– Les Français m'ont demandé de recevoir un prêtre qui arriverait par le fleuve et de l'emmener immédiatement à l'hôtel Flamengo. 

CC – Mais qui devait arriver en bateau ? La sénatrice Ingrid ?

GA– Non, le prêtre. 

CC – Alors ce n'est pas vous le contact ? Ce n'est pas vous qui avez été interrogé par la police fédérale ?

GA– Bon, j'ai eu la visite de la police, mais c'était la police civile (Nous savons que c'était la police fédérale). 

Ce que le prêtre Pedro ne pouvait pas expliquer, c'est pourquoi, en pleine jungle amazonienne, il devait rencontrer un prêtre colombien qui surgirait du fleuve et l'emmener rejoindre 4 Français, dont l'un était médecin, descendus du ciel. 

Par ailleurs les raisons de l'atterrissage de l'avion militaire sur un aéroport civil, exactement en face du hangar de la compagnie d'avions taxis, devenaient de plus en plus claires. 

Mais il y a des trous dans cette histoire, des trous que nous ne sommes pas encore en mesure de combler.

Comment, exactement où, devait avoir lieu l'échange, si échange il y avait ? C'est le refus de laisser les services de sécurité effectuer une inspection de l'Hercule qui a éveillé les soupçons. 

Vendredi 11, il était 19h45 quand le Caraja de la compagnie Rico a atterri à Eduardo Gomes. Les 13 Français, lconsul et second secrétaire de l'ambassade inclus, ont été amenés dans les locaux de la police fédérale, avenue Domingos Jorge Velho, 40. 

Là, ils ont dû montrer une nouvelle fois leurs passeports diplomatiques et invoquer la raison d'État pour empêcher l'inspection de l'Hercule. Ici et là, ils auraient laissé échapper des paroles qui auraient permis à la police fédérale de poursuivre son enquête. Tous se sont refusés à être "entendus", expression usuelle pour les interrogatoires dans les cas délicats. Ils ont fini par être libérés et sont retournés dans leur hôtel.

Le lendemain, dimanche, les 11 membres du commando français se sont vus obligés de quitter le Brésil. On a découvert après que deux d'entre eux étaient restés à Manaus. 

Cette opération, dite "14 juillet" est "explosive", pour employer un mot évoquant son importance. Tout d'abord, un commando français débarque sous un faux prétexte. Ensuite, il refuse que l'on procède à l'inspection d'un avion militaire suspect. Enfin, et sachant que se préparait une négociation avec les FARC, il semble raisonnable de spéculer quant au contenu de l'Hercule : des armes et autres biens d'équipement destinés à la guérilla –, puis de songer aux réactions du gouvernement colombien, engagé dans une lutte aussi féroce qu'inefficace contre les FARC : il se sentira agressé, au moins officiellement. Last but not least, l'action du commando heurte de front la politique de l'administration Bush, qui a déjà investi 3 milliards de dollars dans l'Opération Colombie et envoie de plus en plus de "conseiller militaires" pour combattre la guérilla. 

Chacun sait que les Nord-américains, quand il s'agit de leur défense, ne connaissent ni frontières, ni limites. Même les plantes et les grains de sable de la planète savent cela. Le Brésil, grâce à la rapidité d'action du service de renseignements de la police fédérale amazonienne et à la décision de quelque VIP à Brazilia, ou à Londres, aura évité d'entrer dans l'Histoire comme une sorte d'Ouganda (référence à l'opération réussie d'un commando israélien qui, en 1976, a envahi l'Ouganda d'Idi Amin Dada pour libérer 103 otages). En ce matin du vendredi 18, les risques, pour tout le monde, existaient encore. 

Avant tout, pour Ingrid Betancourt, respectée dans l'Europe entière et sur d'autres continents où ont lieu des campagnes pour sa libération en raison de sa lutte sans relâche contre la corruption et le narcotrafic en Colombie. Ingrid est la mère de Mélanie Delloye, militante elle aussi. 

On ne sait pas qui a baptisé "14 juillet" cette opération. C'est la date de la commémoration de la révolution française, comme chacun sait. Peut-être espérait-on fêter cet événement à travers une aventure épique. Étant donné les maladresses et les bavures commises au niveau international, une issue "heureuse" est moins probable, mais il n'est pas interdit de penser qu'elle puisse se produire à tout moment, en pleine jungle amazonienne.