|
« Les
otages ne doivent pas payer les pots cassés »
par
Juan Carlos Lecompte
L’époux d’Ingrid
Betancourt assure que si la position définitive du Gouvernement
est de ne pas conclure l’accord humanitaire, qu’il le dise une
bonne fois pour toutes.
Le débat qui
implique les otages, les ravisseurs, les autorités et les forces
militaires qui tentent de libérer les séquestrés, a atteint une
tension considérable et a provoqué de nombreuses réactions
irresponsables, d’autres sérieuses, d’autres passionnées
ainsi que l’apparition d’un grand nombre d’opportunistes,
qui pour laver leur passé et se refaire en politique, ne
respectent pas la douleur d’autrui mais parviennent à montrer
leur satisfaction en apparaissant dans la presse écrite, à la
radio et à la télévision.
Nous avons entendu
des déclarations presque comiques, d’autres avec cet obscur
humour noir du « perdre c’est gagner un peu »,
justifiant l’échec spectaculaire du sauvetage où huit
militaires, un ex-ministre et un gouverneur sont morts. Même dans
le gouvernement on entend des déclarations contradictoires :
oui on va conclure l’accord humanitaire, puis non. Toutes jouent
avec les espoirs des familles des otages, apparemment pour gagner
du temps et dégonfler les pressions. Si la position définitive
du gouvernement est de ne pas le faire, qu’il le dise une bonne
fois pour toutes.
Parmi les
déclarations malveillantes il a été dit que les docteurs
Gaviria et Echeverri se sont comportés comme des boy-scouts
naïfs en assistant à une réunion avec des membres des FARC et
en soutenant la politique de la « Non Violence ». Il n’y
a eu là aucune naïveté, il y a eu de la bonne volonté et des
idéaux nobles.
De même, dans le
cas d’Ingrid Betancourt, dans des petits salons bourgeois, où l’on
croit que l’on sait tout sur tout, certains irresponsables
soutiennent qu’elle s’est « auto-séquestrée »,
qu’elle s’est livrée pour attirer l’attention. Penser cela,
c’est d’une grande cruauté ou d’une grande ignorance :
qui voudrait être séquestré ?
J’explique
maintenant pourquoi Ingrid est allée à San Vicente del Caguán
ce 23 février.
Aux dernières
élections municipales d’octobre 2000, le Partido Verde
Oxígeno, dont Ingrid est la présidente, a présenté un candidat
à la mairie de San Vicente del Caguán, Nestor Leon Ramirez qui
était en compétition avec un candidat du parti libéral et avec
un autre des milices, sympathisant ou soutenu par les FARC. Ingrid
est allée à plusieurs reprises à San Vicente pour soutenir dans
sa campagne le candidat vert de son parti. Sur la place principale
de la municipalité où des camionnettes des FARC patrouillaient,
elle a dit à la population qu’elle serait toujours là pour
eux, dans les bons moments comme dans les mauvais ; qu’elle
n’était pas comme les autres hommes politiques qui viennent
dans ces villages oubliés tous les trois ans uniquement pour
récolter des votes ; qu’elle, elle n’allait jamais les
abandonner, qu’ils lui fassent confiance. Le village lui a fait
confiance et Nestor Leon Ramirez a été élu.
Ingrid est allée
à San Vicente del Caguán car elle avait promis aux habitant qu’elle
serait avec eux dans les bons moments comme dans les
mauvais .
En raison de ses
fréquentes visites à San Vicente, Ingrid s’est liée d’amitié
avec plusieurs de ses habitants. Quand le processus de paix fut
rompu, beaucoup de ces personnes ont téléphoné chez elle et au
siège de son parti pour solliciter sa présence car des personnes
étrangères au village y étaient entrées, il y avait des
disparitions de personnes, des morts, des bombes, etc.… Face à
cette situation désespérée, Ingrid pensa que son engagement
moral, son devoir éthique était d’y aller. Elle avait engagé
sa parole et pour elle, qui n’a ni poste, ni agence, ni
clientèle, son unique capital politique est sa parole, et son
engagement était de se trouver avec les habitants de San Vicente
dans les mauvais moments, comme elle l’avait promis. Elle
voulait dénoncer les atrocités qui étaient en train de se
commettre et pensait que sa présence comme candidate à la
présidence pouvait servir de bouclier pour que, en agissant comme
témoin, elle puisse parvenir à dissuader toute tentative des
groupes violents et accompagner le maire de son Partido Verde et
la population de San Vicente au moment peut-être le plus critique
de son histoire. Pour comprendre cette façon d’agir il faut
prendre en compte qu’il existe des personnes aux valeurs
différentes et pour Ingrid la parole est au dessus de toute
considération.
Quand elle est
arrivée à l’aéroport de Florencia avec ses accompagnateurs,
les gradés qui se trouvaient là l’ont informée qu’ils
pourraient la transporter à San Vicente dans les hélicoptères
qui emmenaient de nombreux journalistes, en majorité des
étrangers, pour couvrir l’arrivée du président de l’époque,
Pastrana. Elle a accepté et a attendu patiemment plusieurs heures
à l’aéroport. Puis on l’a informée qu’un ordre de ne pas
l’emmener en hélicoptère était arrivé de Bogota et on a
interdit à son personnel de sécurité, tant de la police que du
DAS, de l’accompagner. Immédiatement on lui a fait savoir qu’un
véhicule officiel était à sa disposition pour son déplacement.
Sans une garantie officielle de son transport, tous ont pensé qu’Ingrid
n’aurait pas le courage de poursuivre sa mission.
Mais elle qui avait
pris l’engagement moral d’arriver à San Vicente, n’a pas
hésité à monter en voiture. Comment peut-on expliquer que 150
journalistes, en majorité des étrangers, soient arrivés sains
et saufs à destination et qu’on ait refusé ce droit à une
candidate à la Présidence ?
Une grande partie
de l’opinion publique, poussée par les médias, dit que les
otages doivent se sacrifier pour la démocratie. Mais cela vaut la
peine de se demander pour quelle démocratie.
Une démocratie
virtuelle où le président Uribe dit « plus de transactions
avec la politicaillerie, nous allons changer la façon de faire de
la politique », et où à côté de cela il récompense les
sénateurs uribistes pour leur aide en leur donnant des ambassades
pour leurs proches : comme par exemple l’ambassade en
France qu’il a destiné au fils d’Enrique Gomez Hurtado ;
celle en Allemagne qui a été pour une sœur de Maria Isabel
Majia, le vice-consulat de Miami pour le suppléant de Gina Parody
à la Chambre des Députés ; et il insiste auprès du Saint
Siège pour donner son ambassade au frère de German Vargas
Lleras.
Une démocratie où
le gouvernement essaie d’acheter le vote en sa faveur avec des
moyens comme la stimulation économique au suffrage.
Ce n’est pas
comme cela qu’on change l’ancienne façon de faire de la
politique. L’alliance entre l’Exécutif et le Congrès est
plus vivante que jamais mais aucun média ne la dénonce comme ils
l’ont fait après le jugement du président Samper, quand avec
beaucoup de courage civique ils sortaient les listes des
congressistes qui l’avaient sauvé au procès. Cette fois
personne ne dit rien.
Pour cette
démocratie je ne crois pas que l’on doive sacrifier la vie d’Ingrid
ni d’aucun otage ni d’aucun colombien. Le pays ne peut être
guidé par la haine, l’orgueil et la rancœur. Les parents des
otages et les otages eux-mêmes ne doivent pas payer les pots
cassés pour ces haines refoulées.
Nous croyons en la
philosophie d’Ingrid, en ses valeurs, en ses idéaux, en son
pacifisme pour résoudre les conflits : c’est la voie que l’on
doit suivre pour la faire libérer, en accord avec ses idéaux.
|