27 mai 03 : 

« Les otages ne doivent pas payer les pots cassés »

par Juan Carlos Lecompte

L’époux d’Ingrid Betancourt assure que si la position définitive du Gouvernement est de ne pas conclure l’accord humanitaire, qu’il le dise une bonne fois pour toutes.

Le débat qui implique les otages, les ravisseurs, les autorités et les forces militaires qui tentent de libérer les séquestrés, a atteint une tension considérable et a provoqué de nombreuses réactions irresponsables, d’autres sérieuses, d’autres passionnées ainsi que l’apparition d’un grand nombre d’opportunistes, qui pour laver leur passé et se refaire en politique, ne respectent pas la douleur d’autrui mais parviennent à montrer leur satisfaction en apparaissant dans la presse écrite, à la radio et à la télévision.

Nous avons entendu des déclarations presque comiques, d’autres avec cet obscur humour noir du « perdre c’est gagner un peu », justifiant l’échec spectaculaire du sauvetage où huit militaires, un ex-ministre et un gouverneur sont morts. Même dans le gouvernement on entend des déclarations contradictoires : oui on va conclure l’accord humanitaire, puis non. Toutes jouent avec les espoirs des familles des otages, apparemment pour gagner du temps et dégonfler les pressions. Si la position définitive du gouvernement est de ne pas le faire, qu’il le dise une bonne fois pour toutes.

Parmi les déclarations malveillantes il a été dit que les docteurs Gaviria et Echeverri se sont comportés comme des boy-scouts naïfs en assistant à une réunion avec des membres des FARC et en soutenant la politique de la « Non Violence ». Il n’y a eu là aucune naïveté, il y a eu de la bonne volonté et des idéaux nobles.

De même, dans le cas d’Ingrid Betancourt, dans des petits salons bourgeois, où l’on croit que l’on sait tout sur tout, certains irresponsables soutiennent qu’elle s’est « auto-séquestrée », qu’elle s’est livrée pour attirer l’attention. Penser cela, c’est d’une grande cruauté ou d’une grande ignorance : qui voudrait être séquestré ?

J’explique maintenant pourquoi Ingrid est allée à San Vicente del Caguán ce 23 février.

Aux dernières élections municipales d’octobre 2000, le Partido Verde Oxígeno, dont Ingrid est la présidente, a présenté un candidat à la mairie de San Vicente del Caguán, Nestor Leon Ramirez qui était en compétition avec un candidat du parti libéral et avec un autre des milices, sympathisant ou soutenu par les FARC. Ingrid est allée à plusieurs reprises à San Vicente pour soutenir dans sa campagne le candidat vert de son parti. Sur la place principale de la municipalité où des camionnettes des FARC patrouillaient, elle a dit à la population qu’elle serait toujours là pour eux, dans les bons moments comme dans les mauvais ; qu’elle n’était pas comme les autres hommes politiques qui viennent dans ces villages oubliés tous les trois ans uniquement pour récolter des votes ; qu’elle, elle n’allait jamais les abandonner, qu’ils lui fassent confiance. Le village lui a fait confiance et Nestor Leon Ramirez a été élu.

Ingrid est allée à San Vicente del Caguán car elle avait promis aux habitant qu’elle serait avec eux dans les bons moments comme dans les mauvais .

En raison de ses fréquentes visites à San Vicente, Ingrid s’est liée d’amitié avec plusieurs de ses habitants. Quand le processus de paix fut rompu, beaucoup de ces personnes ont téléphoné chez elle et au siège de son parti pour solliciter sa présence car des personnes étrangères au village y étaient entrées, il y avait des disparitions de personnes, des morts, des bombes, etc.… Face à cette situation désespérée, Ingrid pensa que son engagement moral, son devoir éthique était d’y aller. Elle avait engagé sa parole et pour elle, qui n’a ni poste, ni agence, ni clientèle, son unique capital politique est sa parole, et son engagement était de se trouver avec les habitants de San Vicente dans les mauvais moments, comme elle l’avait promis. Elle voulait dénoncer les atrocités qui étaient en train de se commettre et pensait que sa présence comme candidate à la présidence pouvait servir de bouclier pour que, en agissant comme témoin, elle puisse parvenir à dissuader toute tentative des groupes violents et accompagner le maire de son Partido Verde et la population de San Vicente au moment peut-être le plus critique de son histoire. Pour comprendre cette façon d’agir il faut prendre en compte qu’il existe des personnes aux valeurs différentes et pour Ingrid la parole est au dessus de toute considération.

Quand elle est arrivée à l’aéroport de Florencia avec ses accompagnateurs, les gradés qui se trouvaient là l’ont informée qu’ils pourraient la transporter à San Vicente dans les hélicoptères qui emmenaient de nombreux journalistes, en majorité des étrangers, pour couvrir l’arrivée du président de l’époque, Pastrana. Elle a accepté et a attendu patiemment plusieurs heures à l’aéroport. Puis on l’a informée qu’un ordre de ne pas l’emmener en hélicoptère était arrivé de Bogota et on a interdit à son personnel de sécurité, tant de la police que du DAS, de l’accompagner. Immédiatement on lui a fait savoir qu’un véhicule officiel était à sa disposition pour son déplacement. Sans une garantie officielle de son transport, tous ont pensé qu’Ingrid n’aurait pas le courage de poursuivre sa mission.

Mais elle qui avait pris l’engagement moral d’arriver à San Vicente, n’a pas hésité à monter en voiture. Comment peut-on expliquer que 150 journalistes, en majorité des étrangers, soient arrivés sains et saufs à destination et qu’on ait refusé ce droit à une candidate à la Présidence ?

Une grande partie de l’opinion publique, poussée par les médias, dit que les otages doivent se sacrifier pour la démocratie. Mais cela vaut la peine de se demander pour quelle démocratie.

Une démocratie virtuelle où le président Uribe dit « plus de transactions avec la politicaillerie, nous allons changer la façon de faire de la politique », et où à côté de cela il récompense les sénateurs uribistes pour leur aide en leur donnant des ambassades pour leurs proches : comme par exemple l’ambassade en France qu’il a destiné au fils d’Enrique Gomez Hurtado ; celle en Allemagne qui a été pour une sœur de Maria Isabel Majia, le vice-consulat de Miami pour le suppléant de Gina Parody à la Chambre des Députés ; et il insiste auprès du Saint Siège pour donner son ambassade au frère de German Vargas Lleras.

Une démocratie où le gouvernement essaie d’acheter le vote en sa faveur avec des moyens comme la stimulation économique au suffrage.

Ce n’est pas comme cela qu’on change l’ancienne façon de faire de la politique. L’alliance entre l’Exécutif et le Congrès est plus vivante que jamais mais aucun média ne la dénonce comme ils l’ont fait après le jugement du président Samper, quand avec beaucoup de courage civique ils sortaient les listes des congressistes qui l’avaient sauvé au procès. Cette fois personne ne dit rien.

Pour cette démocratie je ne crois pas que l’on doive sacrifier la vie d’Ingrid ni d’aucun otage ni d’aucun colombien. Le pays ne peut être guidé par la haine, l’orgueil et la rancœur. Les parents des otages et les otages eux-mêmes ne doivent pas payer les pots cassés pour ces haines refoulées.

Nous croyons en la philosophie d’Ingrid, en ses valeurs, en ses idéaux, en son pacifisme pour résoudre les conflits : c’est la voie que l’on doit suivre pour la faire libérer, en accord avec ses idéaux.


AlterFocus : info Ingrid Betancourt www.Betancourt.info