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Retrouvé après l’attaque de son campement, le journal de bord d’une jeune Néerlandaise engagée volontaire dans la guérilla colombienne décrit la désillusion de celle qui voulait se «battre pour un monde meilleur».
Tanja Nijmeijer, nom de guerre «Eillen», nationalité néerlandaise, a rejoint les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) à l’âge de 24 ans à la fin de ses études, en 2002. Des extraits de son journal, découvert par l’armée colombienne dans un camp que venait de fuir la guérilla marxiste, ont été publiés début septembre par le journal colombien El Tiempo. Sans nouvelles de leur fille depuis mai dernier, les parents de Tanja Nijmeijer sont «sous le choc». Ils craignent que le contenu de ces carnets ne coûte cher à l’aînée de leurs trois filles.
Ce n’est pas un hasard si le journal de bord d’«Eillen» a été rendu public en Colombie : il écorne sévèrement l’image d’une rébellion adepte de la prise d’otages, qui retient Ingrid Betancourt depuis plus de cinq ans. Le témoignage en dit long sur le mauvais moral des troupes, qui paraissent se morfondre dans un état de misère et d’ennui profonds. Ayant tour à tour travaillé comme interprète, combattante et garde du corps, Tanja Nijmeijer s’indigne aussi de la « corruption» de ses supérieurs, de leurs frasques comme de leurs mesquineries.
A priori, rien ne prédestinait cette fille de fonctionnaire municipal à une vie de rebelle. Rien, sauf une âme de militante et cette détermination à «se battre pour un monde meilleur», selon Marinka Vredegoor, ancienne camarade de lycée citée par le journal Algemeen Dagblad. De là à prendre les armes… L’ancienne copine de classe ne s’explique le choix de Tanja que par «son côté naïf», qui l’a sans doute «fait tomber sous le charme des idéaux des Farc».
Tanja a découvert la Colombie, sa pauvreté, ses inégalités et sa rébellion en 2000 lors d’un séjour linguistique. Alors étudiante en langue et littérature espagnoles à l’université de Groningue et impliquée dans les mouvements de squat, Tanja serait revenue à la fois emballée et remontée. Un an plus tard, elle s’engage au côté des ONG qui organisent la «Caravane internationale pour la vie». Avec d’autres jeunes, elle distribue vivres et médicaments dans une zone de conflit et de coca, à 300 km au nord de Bogotá, où les paysans sont pris en tenailles entre la guérilla, l’armée et les milices paramilitaires. «Ce n’est pas parce qu’on pense ne rien pouvoir changer qu’on ne doit rien faire et rester assis là à observer les désordres de notre prospérité», a-t-elle déclaré en 2001 au journal de son université. Sans écouter les mises en garde de ses parents et de ses professeurs, elle y retourne pour de bon en 2002.
Quatre ans de guérilla plus tard, le romantisme de la lutte et le goût de l’aventure sont complètement retombés. La jeune femme ne rêve plus que d’un cornet de frites dans une gare des Pays-Bas. Sans marquer de conviction politique affirmée, elle regrette sa vie de « prisonnière» et, tout simplement, de ne pas pouvoir rentrer chez elle.
Dans une chapelle de Denekamp, le bourg de l’est du pays où elle a grandi, des bougies se consument pour elle. A-t-elle ou non été blessée dans l’attaque de son camp par l’armée, qui a fait trois morts ? Si elle est encore en vie, Tanja ne risque-t-elle pas de devenir otage ? La mère a expliqué ne pas avoir voulu alerter les autorités néerlandaises quand Tanja n’a plus donné signe de vie, en 2003. « Pa r respect» pour le choix de sa fille, mais aussi de peur qu’elle ne soit «liquidée». Soutenue à partir de février 2004 par la Croix-Rouge, qui a diffusé un avis de recherche, Mme Nijmeijer est allée en Colombie en 2005. Elle a réussi à voir Tanja dans un campement des Farc, et déclaré «ne pas avoir aimé» ce qu’elle y a vu. Aujourd’hui, n’ayant plus rien à perdre, elle accepte des démarches officielles - qui semblent avoir payé. Le 7 septembre, Fernando Araújo, le ministre colombien des Affaires étrangères, annonçait que l’armée avait reçu pour instruction de ne pas traiter Tanja Nijmeijer en « criminelle» si elle se rendait ou était faite prisonnière. Une grosse faveur : le délit de rébellion vaut généralement six à neuf ans de prison aux membres des Farc s’ils n’ont pas commis d’actes de violence.
Le cas de Tanja Nijmeijer n’est pas isolé. Ils seraient « au moins» 18 jeunes Européens à combattre au côté des guérilleros dans la jungle colombienne, selon la politologue néerlandaise Lidwien Zumpolle. Les Farc, signale-t-elle, recrutent depuis 2000 dans les milieux d’extrême gauche et dans les squats d’Amsterdam, comme ailleurs en Europe - en Belgique, en Suisse, en Norvège, en Suède et au Danemark.
21 juillet 2006 «Je suis obsédée par les gares. J’imagine souvent que je suis dans une gare, à Groningue, à Amsterdam ou à Utrecht. Je me paie un café ou un cornet de frites, puis je monte dans le train. J’en oublie presque la grande nouvelle. Ici, deux camarades ont le sida, il y en a peut-être d’autres. Ici, personne n’utilise de préservatif. Apparemment, la fille ne sait pas ce que ça signifie. Elle m’a annoncé la nouvelle avec un grand sourire […]
23 juillet 2006 J’ai une envie incroyable de téléphoner à la maison, mais je ne trouve pas la possibilité de le faire. L’armée est actuellement dans les villages. Je ne crois pas qu’il y ait un seul endroit d’où on puisse appeler à l’étranger. Il n’y a que maman qui m’écrive de temps à autre une lettre énervée […]. Je me sens très mal, Jans. Ma famille, toi et mon pays me manquez. J’espère qu’on m’enverra un an à l’extérieur, peut-être en Europe.
23 août 2006 Jans, j’ai appelé à la maison ! Sans permission. Et maintenant, Frits est énervé contre moi, mais je m’en fous. C’était merveilleux d’entendre leurs voix. Maman a pleuré, Papa aussi. Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre mon châtiment, tout le monde a la permission d’appeler sauf moi. […] Après ce péché véniel, on va peut-être me laisser dans la jungle pour toujours, ou m’interdire d’aller en mission à l’extérieur. En vérité, je n’en ai pas envie, je m’en fiche.
Sans date On est resté là trois jours, attendant pour abattre un hélicoptère qui est censé voler par ici. Mais je commence à perdre espoir.
24 novembre 2006 J’en ai marre, marre des Farc, marre des gens, marre de cette vie en communauté. Marre de ne rien avoir à moi toute seule. Tout ça vaudrait la peine si on savait pourquoi on lutte. Mais vraiment, je n’y crois plus. C’est quoi cette organisation où certains ont du fric, des cigarettes, des gâteaux, et où les autres doivent mendier, pour être rejetés et réprimandés ? C’était comme ça quand que je suis arrivée il y a quatre ans, et ça n’a pas changé. Une organisation où une fille avec de gros seins et une jolie tête peut déstabiliser un plan qui avait été longuement préparé ensemble. Où on doit travailler toute la journée pendant que les commandants se racontent des conneries. Moi, qui sait si je sortirai un jour de cette jungle… […] Je veux m’en aller, quitter au moins cette unité. Chacun sait qu’il est ici plus ou moins comme un prisonnier. […] J’en ai assez du bla-bla sur le fait d’être communiste, honnête, ne rien gâcher, obéir. Et de voir à quel point les commandants sont hypocrites, vulgaires et traîtres. […] Je préférerais être dans une unité de combat. Cela fait quatre ans que je suis dans la même situation. Tours de garde, gymnastique, discussions, problèmes entre les gens […], commandants pourris, etc. En plus, je me sens inutile.
15 avril 2007 Aujourd’hui, c’est la fête. Bien entendu les commandants et leurs épouses ont eu leur fête privée. Les autres, la troupe, les guérilleros de base, on leur permet de vider les bouteilles que les autres n’ont pas pu finir. […] Hier, cette fille idiote, Margaret, m’a demandé si je voulais des gâteaux. […] C’était tellement humiliant. La femme de commandant est une espèce à part, elle a certains privilèges, elle a toujours toutes les informations, et parfois donne des ordres. Mais il faut qu’elles aient des enfants.
28 avril 2007 L’offensive approche, aujourd’hui ou demain nous changeons de lieu. J’ai cinq points de suture à la cuisse, je me suis fait ça avec une pelle. […] Je ne sais pas, Jans, vers quoi nous allons. Qu’est-ce que ça deviendra quand nous aurons le pouvoir ? Les femmes des commandants roulant en Ferrari Testarossa, avec des implants mammaires et mangeant du caviar ? On dirait bien. […]
9 juin 2007 Ennuyée et affamée. On n’arrive pas à trouver l’ennemi, et c’est pour ça qu’on m’a chargée d’étudier pour la énième fois les textes des Farc. […] Qu’est-ce-qu’une formation ? A quoi sert la discipline ? Pourquoi il ne faut pas dormir pendant le tour de garde ? J’ai décidé d’être ici, je dois en accepter les conséquences.
12 juin 2007 J’ai fait la bêtise d’oser critiquer l’un des commandants et hier, on m’a sévèrement humiliée en public. Mais je m’en fiche. Je m’habitue à l’hypocrisie des Farc et je n’ai plus d’illusions. […]
13 juin 2007 J’ai trouvé un ami . Nous avons négocié, et il va parler à un chef pour voir si on peut être ensemble. Sans un baiser ni rien. Pure négociation. Très intéressant et bon gars. Nous sommes encore à l’entraînement, et c’est plutôt dur. Mes muscles travaillent trop. Mon ami est à deux jours de marche, et parfois il me manque. Parfois je rêve de Maman, d’Ellen, et me réveille en pleurant. Toujours la même question : Ai-je bien fait ? Aurais-je été heureuse si j’étais restée une civile aux Pays-Bas ? Que ferais-je ? Donner des cours, traduire, travailler à l’université ? Dans une entreprise ? Avec un ami, mariée, avec des enfants ? Je suis prête à changer. Cette période met un point final à ma vie dans la guérilla, qui ne m’apporte plus aucune surprise. […] J’ai tout vu. Je suis comme un poisson dans l’eau, la jungle est mon foyer. Les Farc sont ma vie, ma famille. J’espère que mon camarade le devine, qu’il a d’autres projets pour moi. […] J’ai beaucoup à donner, mais je ne crois pas que ce soit ici. Même si je suis heureuse ici, c’est certain. Finalement, je suis heureuse quand je dois lutter pour quelque chose, quand je dois vaincre de nouveaux obstacles et souffrir. Bizarre comme je suis.
Sans date Aujourd’hui, on m’a permis d’être dans l’escorte de sécurité du commandant. Trois commandants. Ils font des blagues stupides, fument et nous battent, achètent des chips et des sodas, et nous devons nous exciter et nous réjouir quand ils nous en donnent, des chips et du soda. […] Quand nous sommes arrivés ici, mon commandant m’a demandé de parler à l’autre fille parce qu’il voulait se la faire. C’est toujours la même chose. […] Parfois, ils paraissent tous ici tellement simples, infantilisés. Parfois, j’ai envie de ne plus obéir. De ne plus suivre les ordres d’une bande de sexistes qui tentent de tuer des moustiques au canon. […] Je suis de plus en plus sanctionnée. On est censé avoir honte. Moi, ça me fait rire. Je ne suis ni une enfant ni une idiote. […] Mais je deviens de plus en plus amère et silencieuse. […] Je me sens si désemparée et si seule.
17 juin 2007 Il pleut. Hier, comme d’autres, j’ai dû porter sur le dos un tonneau de 60 kilos. J’ai mal […] Aujourd’hui, nous avons chargé 10 kilos de nourriture dans nos sacs. Je crois que nous serons bientôt, très vite, au front. Mais nous ne savons même pas où est l’armée.
3 juillet 2007 Avant-hier, j’ai couché avec un homme que j’appellerai Maarten. C’était comme d’être à la maison de nouveau. Sexe, discussions légères, rires. […] Les femmes le draguent beaucoup, il est très beau. […] Il est possible qu’on m’envoie à l’extérieur. […] Je suis prête à le faire. Pour récupérer ma dignité, trouver un peu de culture, sentir une autre ambiance. Avant, je ne pensais pas en être capable, maintenant je crois que si. Qui sait, ce sera peut-être hors de Colombie. […]
16 juillet 2007 Je suis déprimée […]. Ça fait quatre ans que je cuisine, que je fais des gardes, que je ne lis pas, que j’écris très peu, que je m’énerve pour rien, et qui sait pour combien de temps je suis encore coincée ici, quelle confusion.»
(Extraits parus en Colombie dans El Tiempo et Semana.)