La revue de presse   de  www.Betancourt.info 

>Ajouter cette page à mes favoris

>Rechercher sur le web

Outils de traduction :   >Free.fr  >Google


"Si Uribe est réélu, les séquestrés seront condamnés à la réclusion à perpétuité"

02/09/2005 - Actualidad Colombiana

Juan Carlos Lecompte, époux d'Ingrid Betancourt, parle des perspectives de l'échange humanitaire entre le gouvernement colombien et les FARC. Une interview de Mario Camilo García pour "Actualidad Colombiana"

Comment voyez-vous maintenant la possibilité d'un échange humanitaire ?

Je crois que l'échange est dans une espèce de brouillard, je pense que personne ne sait vraiment ce que va se passer. Ce qui s'est passé le mois dernier, l'envoi par le gouvernement français d'un émissaire qui a rencontré les FARC, a fait rebondir le sujet de l'échange.

Le président Uribe a causé la surprise en déclarant pour la première fois qu'il était disposé à le réaliser, et les FARC lui ont répondu ensuite que leurs conditions étaient celles qu'ils avaient exprimées il y a des mois : ils demandent la neutralisation de deux petits villages dans le département de la Vallée : Florida et Pradera.

On a ensuite entendu la contre-offre du gouvernement, dont nous savions qu'elle n'était pas viable et que les FARC la rejetteraient, quand ils leur ont offert d'utiliser à la place deux autres communes qui ne sont apparemment pas sur la carte des Farc, des communes qui d'après ce que j'ai compris sont sous l'influence du cartel du nord de la Vallée et des groupes paramilitaires, et les FARC n'allaient évidemment pas permettre cela.

Je crois que ce qui demandent les FARC est raisonnable, que l'on neutralise une zone pour qu'ils puissent descendre de leurs montagnes pour parler avec le gouvernement, puis y remonter sans craindre des embuscades, des attaques ou leur capture par les forces militaires. Cela me paraît assez logique. Cette proposition a été rejettée par le gouvernement et, c'est là que cela coince.

Il paraît maintenant qu'il existe une grande contradiction dans une partie du gouvernement lorsqu'il déclare qu'il ne procédera à aucune neutralisation, que pas un centimètre carré du territoire colombien ne sera démilitarisé. Si c'était une politique du gouvernement je l'accepterais, mais je constate qu'à Santa Fé de Ralito il y a bien eu une neutralisation. Ou alors qu'on me me dise de quoi il s'agit, quand ces messieurs les paramilitaires pour lesquels il existe un mandat d'arrêt peuvent y rester sans crainte d'être appréhendés par les autorités colombiennes... c'est bien une zone de neutralisation ! Alors pourquoi crée-t-on cette sorte de zone pour négocier avec les paramilitaires et pas pour parler d'accord humanitaire avec les FARC ? Cela me paraît injuste et jai dénoncé cela partout où j'ai pu.

Je ne vois de volonté politique réelle chez aucune des deux parties, ni chez les FARC ni dans le gouvernement. Je crois qu'ils se sentent très confortables dans leur guerre, parce que tous les deux aiment la guerre et ils sont satisfait de la façon dont les choses se passent.

Nous avons maintenant une conjoncture de pré-élection, nous avons maintenant un président candidat qui fait ces déclarations parce qu'il voit que l'échange humanitaire lui convient politiquement pour gagner des votes et pour se faire réélire. Mais s'il ny a pas de pression de la société civile et de l'opinion publique dans ce sens, ou s'il voit qu'il peut être réélu sans l'échange humanitaire, alors il ne le fera pas.

Quelles implications sur l'échange humanitaire ont l'extradition de Sonia et de Simón Trinidad?

Logiquement, c'est un facteur de blocage, parce que le gouvernement colombien a joué alors un jeu pour gagner le soutien de l'opinion publique en proposant de ne pas extrader Simón Trinidad et Sonia si les guérilleros libéraient les kidnappés - alors qu'il savait parfaitement que la guérilla n'allait pas accéder à cette demande. Il a ainsi été facile pour le gouvernement d'apparaître comme très généreux devant l'opinion publique avec sa proposition,  et de faire croire que c'étaient les Farc qui ne voulaient pas. Cela a été une fine manoeuvre politique du gouvernement pour faire bonne figure et faire porter aux FARC la responsabilité de l'échec à conclure un accord.

Sommes-nous dans un dialogue de sourds ?

Oui, nous sommes dans un dialogue de sourds mais comme je l'ai dit précédemment je crois que la réalité est qu'aucune des deux parties n'a la volonté politique de résoudre le problème. Ce que je crois, c'est que le gouvernement colombien veut "gérer" le problème, pas le résoudre; il fait durer les choses et si dans les 10 mois qui restent avant les élections le gouvernement voit qu'il a besoin de cet accord pour obtenir davantage de votes il le fera, et dans le cas contraire il ne le fera pas.

Comment se passent les actions organisées avec d'autres personnes et les organisations de parents des personnes kidnappées par les groupes illégaux ?

J'ai travaillé très étroitement avec Asfamipaz, l'association des parents de militaires kidnappés et en particulier avec la directrice Marleny Orjuela. Il y a an et demi nous avions occupé la cathédrale de Bogota pour attirer un peu l'attention de l'opinion publique, et nous avons organisé quelques actions ensemble.

Je voudrais maintenant lancer une action sur laquelle j'ai travaillé, mais j'ai besoin de l'aide de la grande presse colombienne et si je pouvais l'obtenir, ce ne serait pas impossible. Avant la fin de l'année, nous allons demander à chaque Colombien, un dimanche par mois pendant une heure - disons par exemple de quatre à cinq heures de l'après-midi, de rester chez eux en signe de solidarité en se considérant - entre guillemets - comme kidnappés ou enfermés dans leurs maisons pour marquer leur solidarité avec les séquestrés colombiens. Il faudrait qu'on montre à la télévision des images de rues vides, sans personne qui y circule pendant une heure, et envoyer ainsi aux kidnappés colombiens le message qu'ils ne sont pas tout seuls, qu'ils sont accompagnés par toute la société colombienne qui, je le crois, est mûre pour offrir cet acte de solidarité à tous les kidnappés, non seulement aux politiciens mais à tous les kidnappés "économiques" qui en sont la grande majorité, pour leur dire que c'est une preuve de solidarité de la part de leurs compatriotes.

Quels résultats ont été obtenus pour cet échange humanitaire par les médiations internationales, spécialement par le gouvernement français ?

Le gouvernement français a fait ce qu'il a pu, mais il a toujours un peu les mains liées parce qu'il ne peut pas faire ce qu'ils veut en Colombie, parce qu'il respectent la souveraineté du peuple colombien et il a fait ce qu'il a pu jusqu'àux limites imposées par le gouvernement colombien.

Il y a environ deux mois, ils ont envoyé un émissaire pour parler directement avec Raúl Reyes, cela avec l'autorisation du gouvernement colombien; mais le même gouvernement colombien s'est interposé dans d'autres actions entreprises non seulement par le gouvernement français mais aussi par le gouvernement suisse, certaines ONG, la Croix Rouge Internationale et l'Église Catholique qui nous a aidés énormément. Quand ils essayaient d'établir un contact direct avec les FARC, le gouvernement colombien s'interposait et les bloquait.

Un exemple de ceci, c'est quand les Suisses ont pris contact avec Granda à Caracas : le gouvernement colombien s'en est rendu compte et a fait kidnapper Granda - de telle sorte que cette porte s'est refermée.. Il y a eu ainsi quatre ou cinq cas semblables, où on a entrepris des actions unilatérales par le biais d'autres personnes, et le gouvernement colombien ne l'a pas permis. Je sais que le gouvernement de Colombie n'est pas intéressé à faire beaucoup pour les kidnappés; mais si lui ne veut rien faire, qu'au moins il laisse d'autres  personnes, ou d'autres gouvernements et organisations faire quelque chose, parce que la situation des kidnappés est non seulement un drame qui nous concerne, nous Colombiens, mais c'est également est une crise humanitaire qui concerne  trois mille kidnappées.

Les FARC, cela leur conviendrait pourtant bien de libérer Ingrid Betancourt, surtout avec une opposition politique qui paraît être divisée ?Pourquoi Ingrid n'est-elle pas libérée, puisque sa voix serait une force de plus contre la politique du président Uribe ?

Je me suis posé cette question mille fois et je pense que la voix d'Ingrid serait très utile, au moment où tout le monde s'agenouille devant le président Uribe, où tout le monde suit comme des moutons, dans la même direction, où tous les moyens de communication, toutes les forces politiques, toute la société à l'unisson applaudissent Uribe... je crois qu'on a besoin d'une voix qui dise la vérité, que la dise avec force, avec des preuves, avec véracité - comme l'ont toujours été les dénonciations d'Ingrid.

Je crois que les Farc sont intéressés à voir Uribe se faire réélire, et que non seulement il reste au pouvoir, mais que subsiste également le climat de polarisation qu'il y a dans le pays. Les FARC, comme le gouvernement d'Uribe, aiment la guerre, ils s'y sentent à l'aise, ils font de l'argent avec le trafic de drogues, ils achètent des armes.. je crois que c'est pour cette raison qu'ils continuent à imposer le silence à Ingrid. Son silence arrange tout autant les Farc que le gouvernement colombien.

Croyez-vous que, au-delà des circonstances électorales, il existe un autre stimulant pour que le gouvernement réalise l'échange humanitaire, soit avant la fin de ce mandat, soit sous une seconde présidence d'Uribe ?

Je crois que si l'accord humanitaire n'est pas réalisé dans les 10 mois qui nous restent maintenant jusqu'aux aux élections présidentielles il va être très difficile qu'Uribe, s'il est réélu, réalise cet l'échange durant les quatre prochaines années. Si ne l'a pas fait durant les quatre années passées, pourquoi le ferait-il dans les suivantes ? Si Uribe est réélu c'est une condamnation à perpétuité pour les kidnappés ou tout au moins l'assurance de quatre années de plus dans la jungle, qui vont s'ajouter à toutes celles qu'ils y ont déjà passées - pour certains  jusqu'à huit ans, et cela signifie la destruction pour les séquestrés.

Si Uribe perçoit une exigence très forte de l'opinion publique et de la société colombienne, s'il a besoin de faire l'échange pour en tirer des avantages politiques, alors il va le faire. Mais si la société colombienne se résigne à avoir des séquestrés dans la jungle, ils resteront là indéfiniment. C'est la perspective que je crains le plus, et c'est celle que je vois arriver.

Beaucoup de politiciens utilisent le thème de l'accord humanitaire pour obtenir des votes, et le gouvernement va marquer soudainement son intérêt à conclure un échange, dans les 10 mois qui nous restent avant les élections. Je ne crois pas qu'Uribe s'est levé il y a un mois et a dit « on va réaliser l'échange humanitaire », je crois qu'il perçoit la pression internationale que nous essayons de susciter depuis  plus de trois années . Pour moi, qu'il le fasse - pour n'importe quelle raison, mais qu'il le fasse ! je ne veux pas attendre quatre années de plus alors que nos proches pourrissent dans la jungle.


>Les titres du mois 


>www.Betancourt.info