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La paix selon Uribe

16/09/2005 - Le Devoir (Québec)

En Colombie, l'industrie de la sécurité est le plus important créateur d'emplois alors que la criminalité liée aux cartels de drogue est la deuxième cause de mortalité après le cancer. On évalue que le conflit vieux de 40 ans fait 3000 morts civils par année et qu'il a chassé de leur maison et de leur village un million de personnes par déplacements forcés au cours des seules cinq dernières années. En 2004, l'ONU considérait la Colombie comme le théâtre de la pire crise humanitaire dans l'hémisphère occidental. Ce qui n'est pas peu dire au regard de la pauvreté qui accable des pays comme Haïti, le Honduras ou l'Équateur.

C'est sur ces sables violents que le président Alvaro Uribe, homme à poigne, a pris le pouvoir en mai 2002 en promettant de rétablir la loi et l'ordre et de s'attaquer à un trafic de cocaïne nourricier des organisations paramilitaires et, dans une moindre mesure, de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Épuisés par les violences et déçus par l'échec bruyant des négociations politiques lancées par la présidence précédente d'Andrés Patrana avec les FARC, les électeurs colombiens ont plébiscité la manière essentiellement militaire et sécuritaire préconisée par M. Uribe.

Le nouveau président a marqué des points. Les taux d'homicides, d'enlèvements et de déplacements de population ont en effet diminué après les sommets enregistrés entre 1999 et 2003. Au vu de l'insécurité ambiante, l'éclaircie n'est pas anodine. Toutefois, la détente de la violence ne peut pas faire oublier que la stratégie présidentielle commet une erreur en faisant abstraction de la nécessité d'un dialogue politique avec les rebelles et de l'urgence de réformes sociales dans un pays où l'injustice économique demeure criante.

C'est aussi une stratégie qui fait l'économie, déplorait lundi Amnistie Internationale (AI), du respect des droits de la personne au chapitre de la politique de «démobilisation» des paramilitaires, appliquée par M. Uribe en conjonction avec l'accroissement des budgets de l'armée et de la police. C'est ainsi que le gouvernement colombien a ratifié en juillet dernier une loi baptisée «Justice et paix», destinée à faciliter la réintégration des 15 000 à 20 000 paramilitaires membres des sinistres AUC (Autodefensas Unidas de Colombia), responsables de la majorité des massacres, meurtres de civils, disparitions et actes de torture commis en Colombie -- avec la collaboration de certains secteurs de l'armée.

Dans l'espoir que cette démobilisation aura été complétée d'ici la fin de l'année, la nouvelle loi, qui pourra aussi s'appliquer, par la bande, aux rebelles, promet une justice clémente aux coupables d'atteintes aux droits de la personne et limite radicalement les délais d'enquête octroyés à la justice colombienne, y compris dans les cas de crimes contre l'humanité. Aussi, AI estime non sans raison que la loi ne fera que creuser le climat d'impunité qui prévaut en Colombie.

Justice et paix ? On n'enterre pas facilement les fantômes du passé, comme en témoignent le Salvador et le Guatemala, où des accords de paix ont été signés en bonne et due forme. Tant s'en faut en Colombie. La nouvelle loi trahit l'incapacité du pouvoir à mettre au pas une organisation dangereuse dont l'influence ne fléchit pas.


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