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Chronique d’une mort annoncée

28/09/2004 - El Espectador, Asociación Colombiana de Sociología

Alfredo Correa d’Andreis a été assassiné vendredi 17 septembre, à Barranquilla, quatrième ville du pays, sur la côte caraïbe colombienne. Son crime : avoirexercé avec passion et liberté son métier de professeur, avoir mené ses recherches sur les déplacés, eux aussi victimes de la violence qui accable la Colombie. Deux hommes en moto, le visage découvert, ont calmement tué Alfredo Correa et son garde du corps, Edward Ochoa Martínez, en plein jour, dans un quartier résidentiel de Barranquilla, à quelques mètres de la station de police du Prado. Ils ont même pris le temps de voler l’arme d’Edward Ochoa. Le sociologue, ancien recteur de l’Universidad del Magdalena, membre du Réseau des Universités pour la Paix, était professeur dans deux universités, l’Universidad del Norte et l’Universidad Simon Bolivar.

Quelques mois auparavant, en juin, Alfredo Correa avait été dénoncé par un ancien guérillero ayant déposé les armes qui l’accusait d’être le « Comandante Eulogio » des FARC. Bref, par un informateur, ce nouveau héros du régime de « sécurité démocratique » mis en place par le président colombien, Alvaro Uribe. Cette démocratie où il suffit à n’importe qui de dénoncer son voisin pour que ce voisin devienne du jour au lendemain un dangereux « terroriste ». Comme Alfredo Correa qui a passé un mois en prison, avant que les juges, incapables de trouver la moindre preuve contre lui, ne le relâchent. Mais il était déjà devenu une cible des « organismes en marge de la loi » sous toutes leurs formes : légales ou illégales, autodéfenses ou « soldats paysans ». Crime d’Etat pensent certains – sans oser le crier car la parole est un privilège à haut risque en Colombie – ; et si tel n’est pas le cas, on est en droit d’être encore plus inquiet face à ces acteurs qui imposent leur propre « justice » en toute impunité. Quoi qu’il en soit, l’Etat colombien a offert une récompense de 50 millions de pesos (16 000 euros), comme si la délation était devenue la nouvelle règle de fonctionnement de la démocratie.

Au-delà de l’image de pacification véhiculée par les médias nationaux, au service du gouvernement, et trop souvent reprise par les médias internationaux, le meurtre d’Alfredo Correa n’est que le symptôme de ce régime de terreur qui s’est installé en Colombie, marqué notamment par la recrudescence de meurtres sélectifs, qui touchent directement les leaders politiques, syndicaux, culturels, ethniques et intellectuels. Mais les Colombiens ont peur, nos collègues universitaires n’osent plus prendre la parole, seule arme dont ils disposent dans un conflit qui n’en finit plus. Et, désormais, ils ont également peur de leur voisin.


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