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Dans un entretien privé, Juan Carlos Lecompte, le conjoint d'Íngrid Betancourt, raconte pour "El Espectador" comment les familles des kidnappés sont passées de l'illusion des retrouvailles à l'angoisse du sauvetage militaire.
Au sujet des kidnappés, il y a des "hautes" et des "basses" saisons pour les journalistes. En ce moment c'est haute saison pour recuillir des entrevues, des nouvelles, des photos et des témoignages. Mais bientôt baissera la marée, il y aura moins d'infos, moins de minutes en télévision et les marches de soutien aux kidnappés seront moins nombreuses et plus sporadiques. Mais la torture des mères, des pères, des fils, des conjoints et conjoints... continuera, inlassable. C'est pourquoi, au moment où sortent les enquêtes qui approuvent largement le sauvetage militaire, je pense qu'il est facile de se jouer de la douleur des familles des autres.
On l'attendait pour Noël
Félix de Bedout : Vous êtes-vous fait des illusions ?
Juan Carlos Lecompte : Comme ils disent à Bogota, un peu. J'ai dit depuis trois ans, quand on a commencé à voir se développer le projet de la réélection, que tant qu'Uribe serait président, les kidnappés ne pourraient pas être libérés. Tant qu'Uribe est président, je ne reverrai pas Íngrid. Mais bien que ma tête sache qu'il en est ainsi, mon coeur et mon corps ne l'acceptent pas.
F.D.B. : Il y a peu, on interviewait Álvaro Leyva et il disait que s'ils étaient d'accord pour se parler à Pradera et Florida, les kidnappés seraient de retour pour Noël. Avez-elle ressenti la même chose ?
J.C.L. : Moi pas mais, par exemple, la maman d'Íngrid oui. Elle était cent pour cent sûre que nous allions être ici, à cette table où nous sommes en ce moment, avec Íngrid, pour Noël. C'est une date très importante pour nous parce que c'est l'anniversaire d'Íngrid : elle aura 45 ans ce 25 décembre et c'est une date doublement importante pour nous. J'ai été un peu contaminé par cette idée, mais la famille est parvenue à se tromper totalement.
F.D.B. : Etait-ce le moment où vous avez eu le plus l'impression que vous alliez revoir Íngrid ?
J.C.L. : En vérité, oui. Et même, il y a deux semaines, nous avons déjeuné dans la maison de ma belle-mère avec Marleny Orjuela et les parents d'autres kidnappés. Marleny, qui a déjà l'expérience de certaines libérations, nous disait qu'ils prennent une couleur un peu jaunâtre, parce qu'il y a une telle quantité de végétation et d'arbres, que la lumière du soleil n'arrive jamais au sol, et ils prennent une couleur de peau très rare. Elle nous a raconté cela pour que nous nous préparions psychologiquement à leur arrivée.
F.D.B. : Le discours du Président a dû être très pénible pour vous, mais les enquêtes montrent une grande acceptation par l'opinion publique. Même, dans ces enquêtes on voit un vaste soutien au sauvetage militaire...
J.C.L. : Ce qui est incroyable dans tout ceci, c'est que les victimes de la bombe, c'est nous ! Il y a deux ou trois mois, les gens étaient pour l'échange humanitaire. À ceux qui sont pour le sauvetage militaire je dirai d'attendre -non qu'ils soient kidnappés ; mais qu'ils attendent qu'on kidnappe leur mère, leur fille ou leur conjoint ; pas eux, parce qu'ils vont dire : "Oui, envoyez l'armée pour me sauver, parce que je suis très courageux".
F.D.B. : Mais quand les choses n'avancent pas, quand le temps passe, quand les Farc continuent à exploiter politiquement le kidnapping et que le Gouvernement fait marche arrière dans l'échange, n'arrive-t-il pas un moment où vous pensez "pourquoi pas un sauvetage militaire ?"
J.C.L. : Je préfère attendre Íngrid que de les voir me rendre son cadavre dans un cercueil. Les gens confondent les sauvetages à succès qu'effectue la Police dans les villes ou dans les petits villages avec la situation d'Íngrid. Elle et les autres kidnappés, politiciens, soldats et policiers, sont dans des zones sous contrôle total de la guérilla, où il y a des champs de mines, et où les anneaux de sécurité font que la guérilla est informée deux heures à l'avance de l'arrivée de l'Armée, et qu'il n'y a même pas la possibilité d'une confrontation : la guérilla exécute les prisonniers et s'en va - ce sont les ordres.
F.D.B. : Le ministre de l'Intérieur, Holguín, a fait une nouvelle proposition d'échange pour que les Farc et le Gouvernement échangent des listes pour un possible échange dans une ambassade ...
J.C.L. : C'est ridicule. Les Farc veulent une négociation, penser qu'envoyer une liste dans une ambassade serait réaliste est ridicule, mais malheureusement on va encore voir d'autre stupidités comme celle-là...
Malgré tout, une femme libre
F.D.B. : Vous devez recevoir beaucoup de nouvelles d'Íngrid. Quels sont celles que vous avez reçues ces jours derniers ?
J.C.L. : Tous les 15 jours on arrive avec une histoire différente; ces derniers temps on a raconté qu'Ingrid ferait une grève de faim et que son état de santé serait très mauvais. Je crois en effet qu'elle pourrait faire une grève de faim, parce que je la connais et que c'est là pour elle une manière de se sentir libre. Íngrid est une femme très libre, elle n'est jamais dominée par personne, et je crois que pour se sentir libre de faire ce qu'elle veut, ne pas manger est une manière de protester.
F.D.B. : Pourquoi avons-nous reçu plusieurs vidéos des députés de la Vallée mais aucune preuve de survie d'Íngrid ?
J.C.L. : Je pense que c'est peut être une manière pour elle de sentir libre et de ne pas faire le jeu à la guérilla, parce qu'elle doit savoir que chaque fois qu'on sort une vidéo des kidnappés, on met le Gouvernement contre le mur. Je suis sûr qu'elle est informée de cela et que, pour protester, elle n'a pas prêté son concours à un vidéo preuve de survie, cela doit être une impulsion très forte qu'on doit la libérer.
F.D.B. : D'Íngrid on a aussi aconté qu'elle seriat fiancée à un chef partisan, qu'elle souffrirait du Syndrome de Stockholm, qu'elle serait une nouvelle Patricia Hertz...
J.C.L. : Non, non, et non. Quand elle sera sortie de sa situation d'otage elle sera une experte des Farc et du kidnapping. Le Syndrome de Stockholm touche surtout des personnes de 20 ou 30 ans qui ne sont pas totalement mures, et qui peuvent avoir ce type de tendance. Mais quand Íngrid a été kidnappée, elle était déjà une femme de 40 ans, formée et droite ; elle est une femme éduquée et sa formation est très cartésienne, elle est très droite, je ne la vois pas embarquée avec ce type de choses.
F.D.B. : Vous dites que tant qu'Uribe sera président on ne reverra pas Íngrid. Íngrid est repartie pour quatre autres années ?
J.C.L. : Je crois que les kidnappés n'ont pas beaucoup d'alternatives, les kidnappés sont comme des marchandises pour ces sauvages. Je pense qu'ils les considèrent comme du bétail à engraisser en attendant que quelqu'un les achète au plus cher. Cela, c'est ce que fait la guérilla.
F.D.B. : Vous disiez qu'íngrid est avant tout une femme libre, une femme sans compromissions. Mourir, n'est-ce pas une façon de se libérer ?
J.C.L. : Je crois qu'elle doit être désespérée de voir ses enfants grandir sans pouvoir les voir, et qu'n captivité, elle pourrait penser : "Qu'ils me libèrent, qu'ils me tuent, mais ceci, je ne le supporte plus, cinq années en mangeant comme des animaux, en vivant comme des animaux, avec des animaux, sans voir le soleil". Mais parce que je la connais, je ne sais pas si elle peut en arriver là. Parce que pour Íngrid ses enfants comptent énormément, ses enfants sont la chose la plus importante au monde; plus que sa mère, plus que moi, plus que la politique
F.D.B. : À propos de ses enfants, où en sont-ils maintenant ?
J.C.L. : Quand elle les a quittés c'étaient des enfants. Lorenzo avait 13 ans et il m'arrivait à la poitrine. Je pensais qu'il n'allait pas être très grand, mais maintenant il est plus grand que moi, il doit mesurer 1.80 et c'est un garçon qui a un coeur immense, un enfant très bon, très beau. Mélanie était une adolescente de 16 ans, c'est maintenant une femme qui en a 21, très mûre. Elle ressemble à Ingrid tant physiquement que mentalement, dans sa façon de parler, ses expressions, ellle est comme sa mère.
En plus de la douleur et de la solitude les insultes
F.D.B. : Beaucoup disent que vous focalisez mal vos protestations, que vous attaquez plus le Gouvernement que les Farc, qui sont les preneurs d'otage...
J.C.L. : Nous avons organisé mardi une protestation face au Palais de Nariño pour nous faire entendre d'Uribe. Mais je ne sais pas où est le bureau des Farc pour aller protester. J'aimerais que le Farc aient un bureau. Je voudrais essayer de me faire entendre de Raul Reyes, mais où est-il ? On ne sait pas. Après trois ans sans preuves de survie d'Íngrid, j'ai dit que le Farc sont des démons qui gardent la porte de l'enfer, mais je ne sais pas où ils sont, comme faire pour protester ?
F.D.B. : Qu'est ce qui est le plus pénible à supporter?
J.C.L. : Quand nous terminions la campagne présidentielle de l'année 2002, j'allais au devant de la marche et un homme qui passait à bicyclette, je ne peux pas l'oublier, m'a lancé: "Elle est là parce qu'elle l'a bien voulu; elle le mérite et j'espère qu'ils ne la libéreront jamais". Et quand je lis des commentaires encore plus forts dans les forums des media, là je me rend compte que la méchanceté existe, qui il y a des gens très mauvais, très diaboliques.
F.D.B. : Depuis combien de temps êtes vous l'époux d'Íngrid ?
J.C.L. : Onze ans.
F.D.B. : Onze années, donc plus d'un tiers de votre mariage a été avec Íngrid kidnappée...
J.C.L. : Clairement, presque la moitié...
F.D.B. : Comment va maintenant votre mariage ?
J.C.L. : Je dis que je suis comme un semi veuf parce que cela dure presque depuis cinq années, mais je suis marié et c'est comme être dans un réfrigérateur. Je m'assieds comme si ma vie était suspendue dans les nuages, et ne sais pas ce qui va se passer. Je vais attendre jusqu'à ce qu'elle revienne. Pour moi, cela va durer huit ans et nous venons d'en passer la moitié, parce qu'il y a encore trois longues années de pouvoir du président Uribe.
F.D.B. : Comment se passe votre vie, au jour le jour ?
J.C.L. : La solitude est énorme parce qu'on perd ses amis. Dans cette histoire je n'ai plus qu'une idée fixe, parce que la seule chose que je désire c'est sa libération. Alors quand j'arrive à un repas et que, sans le vouloir parce que on ne veux pas parler du sujet, quelqu'un me demande : "As-tu des nouvelles d'Íngrid ?" Mais je n'ai rien, même pas une lettre ? Alors on commence à parler du sujet, sans le vouloir ou en le voulant, et les amis sont fatigués, je ne suis plus que le mari de la femme kidnappée... La première année après le kidnapping d' Íngrid mes amis essayaient de me faire penser à autre chose, m'invitaient à cinéma, à jouer au golf, à déjeuner... maintenant cela fait presque cinq ans et le nombre d'amis diminue... il en reste un tiers... un quart... un cinquième........
Une dernière question
F.D.B. : Je voudrais que cette interview soit comme ces photos des enfants d'Íngrid que vous avez lancées au dessus de la forêt autour de San Vicente del Caguán en espérant qu'elles lui parviennnent... un peu comme ces bouteilles qui sont lancées à la mer avec un message, en espérant que quelqu'un le lise. Si ce papier arrive entre les mains d'Íngrid, que voudriez-vous lui dire ?
J.C.L. : Je me souviens qu'Ingrid m'a dit une fois : "S'ils me kidnappent, ne paye pas un peso par moi". C'est ce qu'elle a dit, mais n'étions pas préparés à cette situation, et surtout à quelque chose de tellement lâche. Dans sa première vidéo, après 87 jours de de kidnapping, elle me disait: "Je suis ici dans une solitude profonde". Cela m'a énormément blessé. Aujourd'hui cela fait 1.710 jours et je veux lui dire qu'en ce moment, cette dernière année, j'ai été dans une solitude profonde semblable à ce qu'elle a décrit dans cette première vidéo. Je voudrais que cette solitude profonde dans laquelle nous sommes tous les deux serve à nous rapprocher, et que quand elle va revenir nous soyons disposés à revivre ensemble, parce que ce que je désire le plus, c'est de la revoir le plus vite possible. Je lui dirais qu'elle aie beaucoup de patience et beaucoup de force et qu'elle sache que je l'attend. Que toutes ses affaires sont ici exactement comme elle les a laissées : son savon, sa brosse, ses vêtements... tout est à la même place, et je l'attend.