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Medellin n'est plus ce qu'elle était : 3 500 homicides en 2001, moins de 600 au cours des neuf premiers mois de l'année 2005. "C'est encore beaucoup trop, mais Medellin est devenue plus sûre que Washington" , pointe son maire, Sergio Fajardo. La démobilisation de 20 000 paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) a commencé ici, dans la deuxième ville du pays.
En novembre 2003, 860 hommes du bataillon "Cacique Nutibara" déposaient les armes. Un deuxième bataillon - fort de 2 000 hommes - a suivi le pas le mois dernier. Le programme de réinsertion mis en place par l'équipe de Sergio Fajardo est désormais érigé en modèle. Mais, dans un rapport publié le 1er septembre, Amnesty International s'interroge : "Paramilitaires à Medellin : démobilisation ou légalisation ?"
Au flanc des collines qui surplombent la ville moderne, taxis, bus et livreurs de bières se déplacent désormais sans crainte dans les quartiers pauvres - les "comunas" - hier interdits d'accès. "Depuis que je n'ai plus de flingue, mes voisins me saluent" , dit Wilmer. Cahier sous le bras, le jeune démobilisé part à son cours d'instruction civique. Il veut devenir mécanicien. Pourquoi, avec ses camarades, a t-il accepté de rendre ses armes ? Parce que leur chef Diego Murillo, alias "Don Berna", leur en a donné l'ordre.
A Medellin comme ailleurs, la délinquance a poussé sur le terreau d'une urbanisation débridée. Mais ici, l'argent de la drogue a converti les bandes de voyous en armée de tueurs à gage. Dans les années 80, le baron de la cocaïne, Pablo Escobar, donne ordres et fusils dernier modèle. Sa disparition en 1993 dégénère en guerre de clans. Les guérillas d'extrême gauche tentent d'occuper le terrain. Mais "Don Berna", trafiquant notoire, s'affirme peu à peu comme l'homme fort de la ville.
A la fin des années 90, les milices des Autodéfenses unies de Colombie, qui terrorisent les campagnes, entrent dans la danse macabre. Sous les ordres d'un ancien militaire, surnommé le Commandant Double Zéro, elles expulsent la guérilla. "Don Berna" troque alors son image de narco pour l'uniforme paramilitaire. Il élimine son rival, Double Zero, et prend le contrôle de toutes les bandes, ou presque. Ses hommes s'affublent du brassard des AUC. Et acceptent de rendre les armes.
"La politique de négociation avec les paramilitaires a été mise en place par le gouvernement national" , rappelle Sergio Fajardo, élu maire à la tête d'un mouvement civique indépendant. Dès l'arrivée au pouvoir du président Alvaro Uribe, les chefs des AUC acceptent en effet le principe d'un cessez-le-feu. Ils s'assoient à la table des négociations où ils essayent d'obtenir une amnistie de fait.
POPULATION SCEPTIQUE
A Medellin, la mairie a décidé de jouer le jeu. Un programme de réinsertion offre aux démobilisés éducation secondaire, formation technique et promesse d'emplois. Sollicités, les chefs d'entreprise de la ville ne se sont pas précipités pour engager les tueurs repentis. Mais Gustavo Villegas, le directeur du programme, reste optimiste : "Il faut du temps pour former les uns et convaincre les autres."
Au sein de l'Eglise catholique, des voix plus sceptiques se font entendre. La politique du gouvernement ne diminue pas le pouvoir des paramilitaires, elle en change la nature. " Le nombre d'assassinats a beaucoup diminué, mais les disparitions persistent et les cas d'expropriations violentes se multiplient. Personne n'ose se plaindre. Les paramilitaires c ontinuent de faire régner l'ordre" raconte un prêtre. Pour Amnesty International, Medellin illustre l'ambiguïté de la démobilisation en cours. Après avoir consolidé par la terreur leur mainmise territoriale, les paramilitaires ont opté pour désarmer leurs bases et exercer leur pouvoir au grand jour. Un jeune chef paramilitaire, Julian, 32 ans, en convient : "Nous avons le pouvoir et nous allons le garder. Mais maintenant les gens nous obéissent parce qu'ils nous aiment, et non plus parce qu'ils ont peur. C'est plus efficace. Don Berna l'a compris."
"NOTRE PÈRE À TOUS"
La gauche colombienne craint que la loi "Justice et paix" ne permette aux paramilitaires ayant confessé leurs crimes d'échapper aux rigueurs de la justice et de blanchir leurs biens mal acquis. Au volant de sa grosse voiture, Julian admet : "C'est vrai que nous avons gagné de l'argent. Mais certains dirigeants de gauche sont eux-mêmes d'anciens guérilleros. Pourquoi veulent-ils nous refuser le pardon dont ils ont bénéficié ?" Il considère "avoir rendu service à son pays en luttant contre les guérilleros marxis tes" et ne voit pas pourquoi il devrait payer pour ses crimes. "Mon père a été assassiné. Moi aussi je suis une victime." . Interrogé sur le nombre de ses crimes, il avoue " avoir perdu le compte" .
"Don Berna" est en prison, accusé d'avoir commandité - depuis la table des négociations - l'assassinat d'un élu local. Il est réclamé par la justice américaine pour trafic de drogue, mais le président Uribe a suspendu son décret d'extradition. Les Américains ont protesté, mais semblent désireux de ne pas entraver les négociations engagées par leur fidèle allié.
"Don Berna, c'est notre père à tous. S'il devait être extradé, ou si la guérilla revenait, nous reprendrons les armes" , note Jairo, un jeune démobilisé de la Comuna nord-ouest. Il laisse entendre que tous les revolvers n'ont pas été rendus.
Le maire de Medellin veut croire que le processus de démobilisation va créer des dynamiques irréversibles. Selon lui, "les paramilitaires inspiraient la terreur, ils font encore peur mais l'Etat et ses institutions gagnent du terrain" . Une vision optimiste.