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Colombie : conflit armé et environnement

13/10/2005 - Risal, Revista Pueblos

En 2002, le président de la Colombie, Alvaro Uribe Velez, a décrété la guerre contre le terrorisme, niant qu’il existe en Colombie un conflit armé, et ignorant les raisons politiques et sociales qui ont alimenté la guerre dans l’histoire récente du pays. Cette position simpliste et en trompe-l’œil est une des justifications de la répression la plus dure contre le mouvement social en Colombie, par des détentions massives, des assassinats en lien direct avec des organismes militaires et des actions menées conjointement avec des groupes paramilitaires.

La carte actuelle de la guerre nous montre que le projet paramilitaire d’extrême droite (des Autodéfenses unies de Colombie - AUC) se consolide dans la majeure partie des zones peuplées du pays (environ 50% du territoire). La stratégie déployée par ces groupes ne se situe pas seulement sur un plan militaire. Au contraire, cet aspect est secondaire. Aujourd’hui, ils cherchent à contrôler territorialement des zones d’intérêt économique, politique ou militaire, par l’usage systématique de la terreur (60% des déplacements forcés sont directement provoqués par ces groupes). Cela implique le contrôle des institutions politiques (contrôle des gouvernements locaux, des membres du Congrès et des municipalités), juridiques (contrôle des procureurs et des juges), académiques (contrôle des autorités universitaires ), et le solide monopole des moyens de financement de la guerre : trafic de drogue et extorsions de fonds.

A l’heure actuelle, la guerre se caractérise par deux dynamiques centrales : la première est la légalisation des énormes structures économico-militaires du paramilitarisme dans les « négociations » avec le gouvernement ; la seconde est la multiplication des actions belliqueuses de la part des guérillas d’un bout à l’autre du pays, dont les sabotages des réseaux d’électricité dans le département d’Arauca et sur la côte caraïbe, des attaques militaires de l’ELN dans le Choco, le Nord de Santander et le Sud de Bolivar, et les attaques des FARC contre les populations d’Iscuandé (département de Nariño), Mutata (département d’Antioqua) et de plusieurs localités du Cauca, qui ont provoqué la perte de près de 70 militaires. Cette offensive des guérillas met en cause les résultats de la politique de « sécurité démocratique » du gouvernement actuel. Elle sème le doute sur l’efficacité de la politique militariste et répressive et pose la question de la manipulation des résultats de la guerre tels qu’ils sont présentés dans les médias et dans les institutions politiques de l’Etat.

La guerre passe à la phase d’occupation territoriale

Dans le sud du pays, la guérilla des FARC reste belligérante dans des régions forestières et montagneuses, des couloirs stratégiques qui lui assurent mobilité et avantage tactique face à l’offensive marquée de l’armée à travers le plan Colombie et le plan Patriote, dont le but est d’attaquer la région contrôlée historiquement par les guérillas. La guerre s’étend dans les départements de Caqueta, Putumayo, Guaviare et Meta, une immense zone de forêts tropicales de 160 000 kilomètres carrés, d’accès difficile , qui comprend une partie de la forêt amazonienne. Tant les FARC que l’ELN ont repris une stratégie de guerre de guérillas, face à la nouvelle configuration du conflit, qui a vu la généralisation des offensives militaires et paramilitaires coordonnées et systématiques : l’armée mène les combats directs, et les groupes paramilitaires font le « sale travail » en perpétrant toutes sortes de violations des droits fondamentaux des populations.

Le paramilitarisme a signifié l’imposition de la logique du capital dans les régions à la marge, qui sont en général des zones de forêts présentant un intérêt pour la mise en œuvre d’un modèle agro-exportateur, d’extraction minière ou pour le trafic de drogue, de grands négoces dans l’économie globalisée. Ce modèle implique la mise en œuvre d’une stratégie intégrale de contrôle territorial, qui passe par la coercition de tous les pouvoirs publics et par le déploiement de réseaux de contrôle politique informels dans les zones urbaines et rurales.

La guerre en Colombie entraîne une profonde transformation dans toutes les sphères de la vie de la société colombienne, y compris l’environnement. Dans l’écologisme , entendu comme la relation de la société avec la nature et ses ressources, des réflexions apparaissent également sur les répercussions du conflit armé en Colombie, par rapport aux fumigations  promues par le plan Colombie, au déplacement forcé de 3,5 millions de personnes et à l’instauration de formes de travail semi-féodales dans diverses régions du pays.

Aujourd’hui, nous assistons à un changement des scénarios de la guerre. Non seulement des actions militaires et répressives sont menées contre les communautés autonomes, mais des projets politico-économiques sont spécialement mis en oeuvre pour chercher à imposer un contrôle territorial et, par conséquent, la logique du capital. Le but est d’occuper les espaces dans toutes les sphères de la vie, y compris le territoire comme espace de création de richesses et d’exercice du pouvoir, sans la médiation de l’Etat comme garant des droits fondamentaux. L’occupation implique le contrôle par les organisations paramilitaires des moyens de communication et de production, ainsi que des organisations politiques et sociales existantes.

Fumigations et plan Colombie

A la fin de l’année 2004, le gouvernement colombien a annoncé qu’il avait fumigé le chiffre record de près de 130.000 hectares. Cependant, le Département d’Etat des Etats-Unis, sur la base d’images satellites, démontre que les hectares ensemencés n’ont pas diminué en 2004. De plus, les fumigations n’ont pas signifié de changements notables dans la dynamique du marché international de l’héroïne et de la cocaïne. Malgré l’échec évident de la politique anti-drogue, le gouvernement persiste à fumiger des régions entières, même si au passage des cultures alimentaires, des cours d’eau et des personnes le sont aussi indistinctement. Malgré la déclaration du Département d’Etat étasunien sur la non-toxicité des fumigations, les dénonciations des communautés affectées par celles-ci insistent sur les dommages causés à la santé humaine, aux cultures alimentaires et à la terre. Dans plusieurs régions du pays, comme dans le Sud de Bolivar ou dans le Putumayo, une guerre chimique est menée contre les communautés vivant dans des régions présentant un intérêt militaire. Après les fumigations, les cultivateurs se déplacent vers les régions voisines ou vers l’intérieur des forêts, mais le reste des communautés affectées doit abandonner leurs terres car ils n’ont plus de quoi manger.

L’énorme mobilité des cultures illicites, favorisée par les fumigations, fait qu’elles pénètrent dans des zones forestières ou inaccessibles, qui présentent en général une énorme importance écologique, favorisant en retour à moyen terme les fumigations sur ces zones. Actuellement, le gouvernement promeut les fumigations sur des réserves écologiques (parcs naturels nationaux), malgré les dommages dont pourraient souffrir ces écosystèmes, d’une importance considérable pour la biodiversité de la planète. Il existe des régions du pays dans lesquelles le nombre d’espèces n’a pas été inventorié, et où il est très difficile d’estimer les dommages causés par les fumigations. La politique anti-drogue se poursuit sans modifications substantielles, malgré les évidents et désastreux résultats obtenus depuis deux décennies.

Déplacement forcé

Depuis 1995, 3,5 millions de personnes ont été déplacées de leurs territoires. Ces chiffres contrastent avec les données officielles, qui cessent de considérer une personne comme déplacée trois mois après qu’elle ait reçu l’assistance de l’Etat. Ce chiffre signifie le dépeuplement des terres productives du pays, qui sont dans leur majorité des terres petites et moyennes. L’accumulation des expériences d’adaptation au territoire, par lesquelles les paysans alimentaient tout le pays se perd, et ils se retrouvent dans les ceintures de misère des grandes villes. La perte du savoir populaire du territoire est extrêmement grave, si l’on considère que ce sont des expériences fondamentales, à l’heure d’établir de nouveaux modes de relation avec le milieu naturel.

Le déplacement forcé n’est pas seulement une conséquence néfaste de la guerre interne, c’est aussi une stratégie et un objectif : stratégie des paramilitaires, dans la mesure où elle vise à dépeupler des régions entières et à exercer leur domination à travers le transfert de ses propres bases sociales. C’est un objectif parce qu’ils cherchent à se rendre maître de la terre et de ses potentialités en termes de création de richesses. De telle manière qu’actuellement, les paramilitaires consolident leur projet politique et économique, tandis que les crimes atroces qu’ils perpétuent restent impunis. Les chiffres sont préoccupants. Selon la Codhes, cinq millions d’hectares ont été accumulés de manière criminelle par les groupes paramilitaires entre 1997 et 2003, moyennant l’appropriation de terres abandonnées dans les zones de guerre, par des expulsions violentes ou par des achats sous pression. On retrouve l’accumulation de terres sur toute la côte caraïbe colombienne, dans les llanos (plaines) orientaux, le Magdalena Medio, la Valle del Cauca et récemment dans la région caféière. Les répercussions de ce processus de concentration de terres fertiles dans les mains des commandants paramilitaires sont actuellement l’un des plus graves facteurs d’appauvrissement et de reproduction de la violence.

Les migrations qui en général se font vers les grandes villes créent de larges ceintures de pauvreté dans leurs pourtours. Ces flux de population augmentent la demande et la concentration spatiale de biens et services environnementaux, dans des proportions telles qu’ils entraînent des tensions dans les systèmes écologiques des grandes villes voisines, développent des situations de sous-emploi et la précarisation des conditions de travail. C’est le cas de Bogota, qui dépasse les 8 millions d’habitants, et abrite environ 5 millions de personnes en situation de pauvreté, qui ne peuvent satisfaire leurs besoins nutritionnels minimums, ni leurs besoins en services fondamentaux. Bogota a été le refuge durant quarante ans des continuelles vagues de violence dont a souffert la Colombie. La ville reçoit le tiers des déplacés du pays, entraînant une croissance désordonnée et « l’appropriation » des biens environnementaux des écosystèmes et des régions peuplées voisines : l’eau que consomme la ville est prise à 60% dans les écosystèmes voisins, augmentant les risques de manque d’eau dans ces régions.

Imposition du modèle capitaliste minier et agro-exportateur

Les énormes flux d’argent provenant du trafic de drogue financent à 70% les paramilitaires. Cet argent et la concentration en toute impunité de grandes terres ont également permis la mise en œuvre de grands projets d’investissements, tous de nature extractive ou agro-industrielle, tournés vers l’économie internationale, dans le Choco, le Magdalena Medio et les llanos orientaux  : en particulier les cultures de palme africaine , dont l’huile a des débouchés prometteurs comme matière première dans de nombreux processus industriels. Sont apparus également l’élevage extensif, le caoutchouc, le cacao et le financement direct d’activités industrielles. Le phénomène étant très récent, et étant donné la difficulté inhérente au suivi des biens illicites des groupes armés, l’ampleur de ces projets n’est pas connue. Actuellement, les « négociations de paix » entre les groupes paramilitaires et l’Etat se sont résumées au désarmement et à la démobilisation de quelques structures, mais le système de contrôle social et territorial imposé dans une grande partie du pays n’a pas été mentionné.

Le développement de la monoculture de palme africaine a les implications environnementales de toute monoculture : la détérioration accélérée des sols, l’usage intensif d’engrais chimiques - qui cause de graves dommages sur l’environnement, particulièrement dans les régions forestières - et l’impact considérable de travaux complémentaires tels que les routes. On observe l’implantation de cultures de palme africaine dans les régions forestières du Pacifique colombien (zone reconnue comme possédant une des biodiversités les plus importantes au monde) malgré des conditions climatiques non rentables. Ceci fait penser que la mise en place de ces monocultures poursuit une autre logique : les monocultures de palme africaine sont utilisées comme moyen de « domestiquer » la jungle et d’ouvrir la voie au « développement », ce qui signifie l’élimination d’un avantage tactique pour les guérillas, qui rencontrent dans les régions boisées des zones de mobilité et de sécurité. D’un autre côté, la côte pacifique colombienne est pressentie comme l’espace d’intégration à une économie asiatique en expansion, ce qui suppose l’amélioration des conditions d’accès au Pacifique, rendant nécessaire l’élimination de l’obstacle constitué par les zones forestières de la région, en ouvrant des espaces de cultures et de savanes, et en faisant s’appuyer tout cela sur les énormes capitaux du trafic de drogue.

Cette dynamique entraîne un dommage gigantesque d’un point de vue humanitaire : ces régions ont connu les indices de déplacement et de violation du droit international humanitaire les plus élevés du pays. La disparition des forêts du Pacifique signifie la perte d’écosystèmes uniques au monde, et la disparition d’importantes expériences culturelles des afro-descendants et des indigènes, quant à leur mode de relation à ces écosystèmes, et une attaque frontale contre la biodiversité. La concentration de la terre augmente la pression sur les zones boisées du pays, qui deviennent hautement vulnérables et très convoitées par les grands propriétaires fonciers. Au cours de ce processus, la pauvreté est utilisée comme moyen et justification pour éliminer les forêts.

Malgré ce qui précède, au cours des négociations de Santa Fe de Ralito, il n’a pas été fait jusqu’à maintenant mention de la possibilité que les paramilitaires rendent les terres volées par le feu et le sang. Ce qui fait peur, ce sont des raisons de fait : le silence hermétique que le gouvernement garde sur le thème de la restitution des terres de la part des paramilitaires. Comme l’a dit Juan Camilo Restrepo, « Quelle est la position gouvernementale sur la concentration de terres fertiles que les paramilitaires ont accumulées illégalement dans les dernières années ? Le processus de paix qui s’ébauche avec eux implique-t-il ou non l’obligation de restituer les terres à leurs légitimes propriétaires ? »

Démantèlement des organisations et des mouvements sociaux

Avec la stratégie paramilitaire, c’est le démantèlement des groupes sociaux susceptibles d’avoir une quelconque position critique face à l’Etat et aux projets du capital qui est visé, parmi lesquels on trouve les communautés indigènes, paysannes et afro-descendantes. La destruction des mouvements sociaux et des expériences politiques autonomes, menée à bien par les actions d’extermination des paramilitaires et par la persécution de l’Etat, signifie l’élimination d’alternatives à l’« administration » par l’Etat de l’environnement, qui impose une vision marchande et simple se résumant à la conservation et à l’exploitation.

La guerre en Colombie change tous les jours. Le nombre des morts augmente jour après jour et l’impunité veut se légitimer grâce à la protection de l’actuel régime. Les chiffres exacts de la guerre ne sont pas connus, et devant le voile de désinformation promu par l’Etat, on ne peut que faire quelques déductions par rapport à ce qui se passe. Il existe des régions inaccessibles dans lesquelles on dit que règnent des conditions d’exploitation humaine pires que l’esclavage. On a connaissance de la dévastation d’immenses régions forestières par l’ensemencement de cultures illicites ou de palme africaine, du vol de terres fertiles par quelques chefs paramilitaires, et de l’intensification du business lié au trafic de drogue, tout cela étant protégé par l’impunité et le silence des tombes.


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