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Une forte préoccupation paraît envahir certaines sphères du pouvoir en Colombie. Aujourd’hui, comme jamais auparavant, on commence à sonner tirer la sonnette d’alarme pas tant à cause de l’existence de groupes d’auto-défense (extreme droite N.d.T.) mais en raison des signes évidents de la para militarisation du pays.
Le week-end dernier, lors d’une réunion convoquée par l’ambassade des Etats-Unis à Cartagena, le sujet a troublé le sommeil du gratin de la politique, des autorités publiques et des médias. Au cours de la semaine, les éditorialistes ont coïncidé de manière peu commune en dénonçant avec virulence ce phénomène.
La situation est arrivée à une extrémité telle que le président Álvaro Uribe lui-même a reconnu tacitement le problème : " A mesure que les troupes mal dénommées paramilitaires se retirent, des groupuscules de guérilla qu’ils faut enfermer sont réapparus " a-t-il affirmé devant deux pigistes en Antioquia.
Le pays a aussi entendu deux congressistes confesser leur adoration pour Salvatore Mancuso et Adolfo Paz. Ils l’ont fait sans pudeur en dépit du fait que le premier soit l’objet de 15 enquêtes (dont trois pour massacres) et que le second, dont l’histoire est déjà longue, soit poursuivi pour séquestration.
Mais c’est à peine de la pointe de l’iceberg de ce que peut signifier aujourd’hui le pouvoir militaire et politique des auto-défenses en Colombie.
Un haut fonctionnaire de l’état, qui a parcouru tout le territoire national, résumait en substance : " Le projet politique des paramilitaires est plus dangereux que leur projet militaire. La guérilla tôt ou tard négociera car elle perd sa base sociale. Les paramilitaires, au contraire, sont en train de la gagner grâce à un projet politique masqué sous le terme de participation démocratique ".
Où sont les auto-défenses aujourd’hui ? Selon une carte de Casa de Nariño (du palais présidentiel N.d.T.), 49 fronts sont présents dans 26 des 32 départements que comptent le pays et dans 382 municipalités sur 1.098.
Ce qui équivaut à 13.500 hommes sur 35 % du territoire national. Croissance notoire en comparaison avec les 3.000 hommes dont les paramilitaires disposaient en 1995 selon le gouvernement ainsi que par rapport à la présence dans 25 % des municipalités répertoriées par le chercheur Mauricio Rubio en 1998.
De cette étape, nous sommes passés, entre 1994 et 1997, à la consolidation des Autodefensas Unidas de Colombia (Auc) en tant de fédération qui, selon ses statuts et les idées de son leader Carlos Castaño, ne voulait pas seulement constituer une armée mais une force politique " représentant et défendant es droits et les intérêts nationaux délaissés par l’état ".
De 1996 jusqu’en 2001, ils ont exporté le modèle paramilitaire de Córdoba et Urabá dans plus de 15 départements, au cours d’un processus éclaboussé par les massacres et les crimes.
Ils ont ensuite continuer leur pénétration souterraine dans l’économie et la politique régionales jusqu’à atteindre dans plusieurs régions un contrôle quasi total. L’évidence est ténue mais elle commence à apparaître.
En juin, EL TIEMPO a demandé à l’état major des AUC jusqu’où ils avaient étendu leur domination. " Jorge 40 ", second du Bloque Norte, a répondu : " Nous contrôlons en grande partie la côte nord, le centre du pays et le Magdalena Medio, et dans le sud , le Nariño, le Putumayo... Nous contrôlons les couloirs stratégiques de la guérilla, pas la force publique ".
Trois des plus importants organismes d’enquête ainsi qu’une entité étatique ont confirmé, sous l’anonymat, qu’il y a des preuves des liens entre les paramilitaires et les gouvernements locaux ou départementaux de la côte atlantique, du Casanare et de Meta.
Du militaire au politique
Les anecdotes foisonnent pour illustrer le degré d’harmonie sociale, culturelle et politique : de la chanson des frères Zuleta dans laquelle ils hurlent " Vive Astrea, terre paramilitaire ", en passant par les réunions déjà connues entre Mancuso et les directions de l’Université de Córdoba, jusqu’au représentant de la Chambre qui, selon ses collègues, est la personne chargée de convoquer le " conseil " chargé de rendre des comptes aux " paras " de Córdoba.
Au cours des trois derniers mois, deux maires (de Cúcuta et Riohacha), deux assesseurs de gouvernements locaux (de La Guajira et Barrancabermeja) et la directrice des procureurs de Cúcuta ont eu des problèmes pour des liens présumés avec les paramilitaires. On constitue des réunions politiques au cours desquelles certains membres montrent ouvertement leur sympathie pour les " paras " comme par exemple de mouvement " Colombia Viva ", dont font partie 13 congressistes, 37 maires et 388 échevins qui ont de nombreux votes dans de zones influencées par les " paras ".
Des démobilisés qui appartenaient aux Auc de Medellín ont obtenu des postes dans 30 bureaux communaux lors des élections d’avril. " Espérons que les paramilitaires sachent qu’ils ont élu des politicards qui ici (au Congrès) agissent de manière assez discrète, très clandestine et ne font rien pour les représenter. Le pays a seulement connu deux représentants à la Chambre, deux femmes, qui ont résisté. Que les autres n’aient pas honte de qui les a élu " affirme le sénateur Jimmy Chamorro. Et il ajoute : " Nous n’oublions pas la déclaration de Mancuso qui disait que 30 à 35 % du Congrès avait été élu par eux ".
Les assistants d’un des plus haut fonctionnaire de l’état racontent que chaque fois qu’il y a une opération contre les paramilitaires, leur chef prend son téléphone cellulaire, le regarde et dit " Voyons qui va appeler en premier lieu ! " en faisant allusion aux nombreux politiques qui ont l’habitude de l’appeler pour lui formuler des réclamations diplomatiques aussitôt qu’ils apprennent ce type d’action.
Certains sondages sont partiellement révélateurs : 38 % des personnes consultées dans les quatre plus grandes villes par l’ Opinómetro considèrent que le pays est paramilitarisé. Il semble qu’on assiste dans certaines zones a une certaine acceptation sociale due au sentiment de sécurité ressenti par les populations à l’arrivée des paramilitaires ou des programmes de développement social et économiques qu’ils développent. " Nous ne créons pas un front si les habitants de la région ne s’engagent pas à le financer " affirmait le chef des Auc Carlos Castaño.
On pourrait également ajouter qu’un fort pourcentage des personnes interrogées par Gallup (64 %) approuvent la manière dont Uribe à gérer le problème de la négociation avec les paramilitaires alors que 80 % des gens interrogés désapprouvaient le dialogue mené avec les FARC à la mi-mandat de Pastrana.
Comment font-ils ?
Selon William Ramírez Tobón, ex directeur du Iepri (Institut d’Etudes Politiques et des Relations Internationales N.d.T.) de l’Université Nationale, le soutien dont les Auc bénéficient dans certaines régions n’est pas dû à leur projet politico-militaire mais bien à une reconnaissance, en règle générale passif, de l’établissement d’un ordre régional.
Le sociologue Fernando Cubides attribue le phénomène, entre autres, à la fascination des médias pour le personnage de Castaño. Il affirme que les paramilitaires " ont intelligemment parti de l’intérêts qu’ils suscitent dans certains médias ". L’achat et l’appropriation de terres les a aussi aidé par les liens que cela génère avec le patronat des autochtones.
Miguel Arroyave dirigeait un méga-projet de palme à huile. Mancuso dit avoir créé une coopérative de substitution de cultures pour plus de 3.000 familles. Et Carlos Castaño parlait de l’association des paysans de l’ Alto Sinú et d’ Urabá (Acolsiba), comme regroupant 14.000 membres.
On pourrait dire que les paramilitaires sont un exemple clair des conclusions du dernier rapport de l’ ONU sur l’Amérique latine qui soutient que les gens préfèrent la sécurité économique à la démocratie.
Mais il existe également une importante propension des auto-défenses au feu et au sang. Plus de 50 % des enquêtes entamées l’année passée par l’Institut National des Droits Humains des services du procureur général (111 sur 213) concernant des paramilitaires. Il n’y a que 38 enquêtes concernant les FARC.
" Nous ne disposons pas de chiffres mais on pourrait affirmer que dans presque tous les cas d’assassinat de syndicalistes, de journalistes ou de défenseurs des droits humains sur lesquels nous avons enquête ont été commis par des paramilitaires. Et dans peu de cas, les responsables font partie de la guérilla " nous dit une source des services du procureur.
Les tactiques visant à éliminer leurs opposants vont de la subordination (ils offrent 50 millions de pesos pour faire classer une enquête) aux campagnes de diffamation contre le fonctionnaire qui ne se soumet pas à eux et vont parfois jusqu’à l’assassinat. " Les policiers que les paramilitaires ont assassiné parce qu’ils ne collaboraient pas, nous les avons retrouvé criblés de balles ", nous explique la même source.
A Cúcuta, au cours du processus d’infiltration des " paras ", trois procureurs et un policier ont été assassiné et un autre policier est porté disparu. Il y a quelques jours, deux maires de La Guajira racontaient qu’après l’éclatement du scandale des ARS ils se sont saoulés de bonheur parce qu’ils étaient libérés que " La Tía " détenue pour avoir été le contact servant à détourner l’argent public au profit des pontes des Auc.
Les " paras " imposent leurs propres lois. Dans des villages du Sud du Magdalena, ils interdisent les shorts, ils rasent les femmes accusées d’adultère et ils font balayer la place du village à celles qu’ils accusent d’être des commères.
Ils ont créer toute une gamme d’ " impôts " : " De 1.000 pesos que leur paye chaque vendeurs ambulants de Santa Marta jusqu’aux 250.000 à 500.000 pesos pour un camion qui entre dans le port (....) Et nous parlons de bateaux dont le déchargement nécessite 70 camions " déclarait une source sûre de la sûreté.
Il y a un peu moins de deux ans, quand l’actuel gouvernement a tendu la main à un dialogue avec les Auc , on a rompu significativement avec la tradition de traitement vis-à-vis de ces groupes. Ils sont arrivés au point culminant de leur projet stratégique.
" Ce que je vois venir c’est non seulement une contre réforme agraire mais aussi une contre réforme politique avec l’arrivée de ces nouveaux caciques locaux qui imposent un modèle économique nettement agraire, de caciques, basé sur la valeur de la propriété et sur les relations avec le patronat " indique un chercheur.
Un autre spécialiste, Mauricio Romero, soutient que le paramilitarisme est apparu dans beaucoup de cas en réaction à des réformes telles que l’élection populaire des maires pour défendre un " vieil état ", de caciques si possible, et contre le " nouvel état " démocratique.
Ils y a ceux qui s’opposent à cette théorie. " Je ne dirais pas que le pays s’est paramilitarisé. Il a viré à droite ce qui n’est pas la même chose. Les gens rejettent tout autant un massacre paramilitaire qu’un massacre de la guérilla " affirme un haut fonctionnaire de l’état.
Ils y a ceux qui s’interrogent. Premièrement, que va-t-il se passer avec Ralito et les vendettas internes ? Deuxièmement, comment le gouvernement fait-il face à la forte influence des " paras " ? Que celle-ci existe, cela ne fait aucun doute. La Colombie ne sera cependant pas totalement paramilitaire. Mais elle s’est manifestement paramilitarisée.