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Bogota arme ses députés

06/10/2004 - Le Figaro

Pistolet Smith & Wesson 9 mm ou mitrailleuse MP 5 : les députés colombiens sont invités à retirer au Congrès leur arme de dotation. Une mesure destinée à renforcer leur sécurité, précédée par la remise de voitures blindées aux législateurs les plus menacés. En guerre depuis quarante ans, la Colombie compte parmi les pays les plus dangereux au monde pour les syndicalistes, les militants des droits de l'homme, les avocats, les journalistes ou les maîtres d'école. Du plus véreux au plus intègre, les élus ne sont pas en reste. «Tous les parlementaires sont potentiellement menacés par les groupes armés. Ceux de droite par la guérilla, et ceux de gauche par les paramilitaires d'extrême droite», rappelle le député Wilson Borja, un ex-leader syndical grièvement blessé fin 2000 lors d'une tentative d'assassinat ourdie par des policiers alliés aux paramilitaires.

Depuis 2000, dix parlementaires ont été abattus. Cinq autres ont été enlevés par les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et attendent toujours, au fin fond de la jungle, d'être échangés contre des rebelles emprisonnés. D'où cette acquisition inédite : la Chambre des représentants a acheté à la police nationale 195 armes automatiques, pour une valeur d'1,3 million d'euros. Cet arsenal «fait désormais partie du matériel dévolutif confié à chaque parlementaire, au même titre que leur bureau ou leur ordinateur», explique un employé du Congrès chargé de la logistique. Selon lui, 57 des 166 députés sont déjà venus retirer leur arme. Les autres attendraient que la controverse s'apaise. Car cette insolite dotation en a choqué plus d'un, la surabondance d'armes à feu dans ce pays perméable à tous les trafics n'étant pas étrangère aux 30 000 à 35 000 morts violentes comptabilisées chaque année en Colombie.

«Dans un pays où l'on prône le désarmement, il est incongru que l'on arme les députés», s'indigne la représentante Gina Parody, proche du président Alvaro Uribe. Dans le cadre de difficiles négociations avec les paramilitaires des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), le chef de l'Etat n'espère-t-il pas démobiliser 20 000 de ces mercenaires d'ici à la fin 2005 ? L'armée ne bombarde-t-elle pas les forêts andines de tracts promettant de fortes récompenses aux guérilleros qui déposeraient leur AK 47 ? Et à Bogota, Medellin ou Cali, autorités locales, Eglise et ONG multiplient les campagnes de désarmement auprès des gangs au service du narcotrafic et des citoyens partisans de l'autodéfense. «C'est un mauvais message que le Parlement envoie à la société», conclut le député Luis Fernando Velasco. «Si Ingrid Betancourt avait eu une arme le jour de son enlèvement (par une colonne des Farc sur une route du Sud colombien), cela n'aurait pas changé grand-chose», ajoute Gina Parody.

Autre son de cloche au cabinet de la jeune parlementaire Rocio Arias, qui vient de recevoir son 9 mm et son pistolet-mitrailleur MP 5, l'arme de prédilection des forces spéciales de nombreux pays. Pour son amitié déclarée avec leurs ennemis jurés, les paramilitaires, les Farc lui feraient bien la peau. «Ses gardes du corps ne sont armés que de simples revolvers. Ce n'était pas suffisant pour réagir en cas d'attaque», estime l'un de ses assistants.

Pour Wilson Borja, qui garde de sa tentative d'assassinat une balle logée dans la clavicule et s'est vu affecter treize gardes du corps, ces polémiques frisent l'hypocrisie. «Tous les parlementaires ont leur dispositif de sécurité. Les plus riches ont leurs propres escortes privées. Pour ma part, ma protection dépend de ce que l'Etat veut bien m'attribuer. Pourquoi devrais-je refuser ces armes si l'ordre est de me tuer ?» Et de rappeler que plus de 3 000 de ses compagnons de l'Union patriotique, ce parti politique fondé par d'ex-guérilleros et autres militants de gauche, ont été assassinés par les escadrons de la mort depuis 1984. Fin août, un député dénonçait même, à partir de documents saisis par la justice, l'existence d'une obscure «Opération Dragon» planifiée par des militaires pour éliminer 80 leaders de l'opposition de gauche, dont le député Wilson Borja et le maire de Bogota, Lucho Garzon.

Les armes fournies aux députés sont placées sous leur entière responsabilité. Mais la morale est sauve : destinées à leurs gardes du corps, elles ne franchiront pas les portes de l'Hémicycle. Depuis qu'au plus fort de la Violencia, cette guerre civile entre libéraux et conservateurs qui saigna la Colombie au milieu du siècle dernier, un parlementaire déchargea son pistolet sur l'un de ses collègues, seule la police peut pénétrer armée dans l'enceinte du Parlement.


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