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L'alternative belge pour Ingrid

28/11/2007 - Cromos

Quelques heures à peine après que le président Álvaro Uribe ait désapprouvé la mediation du président Hugo Chávez et de la sénatrice Piedad Córdoba pour essayer de faire libérer un groupe de kidnappés en Colombie, s'organisait déjà une manifestation de protestation à Paris pour demander au gouvernement colombien de reconsidérer sa décision. Récemment, dans la Ville Lumière, on a à nouveau défilé avec le drapeau tricolore et la photo d'Íngrid Betancourt, et on a lancé des proclamations par sa libération.

Les protagonistes de cette mobilisation sont des Européens, des citoyens, français en majorité, qui se sont solidarisés avec le drame des kidnappés colombiens, mais qui ne connaissent pas personnellement les víctimes, pas plus que le pays qui sert de scène à un conflit qu'ils ne comprennent pas bien, mais qu'ils soutiennent de loin.

Beaucoup de ces Européens s'étaient mobilisés il y a une semaine, pour encourager la rencontre entre le président du Vénézuéla, Hugo Chávez, et son homologue français, Nicolás Sarkozy. Environ 1.500 personnes se sont rassemblées dans le célèbre Théâtre Zenith, le dimanche 18 novembre, pour assister à un concert dans lequel plus de 30 artistes ont entonné leurs chansons pour demander un accord humanitaire.

Le concert a été l'épilogue d'une marche qui a rassemblé un peu plus de cent personnes parmi lesquelles le maire de Paris, Bertrand Delanoe ; le président du Conseil Régional de l'Ile-de-France, Jean-Pierre Huchon ; l'auteur Marek Alter et l'adjointe au maire Paris Anne Hidalgo, en plus de quelques ediles et députés.

Quelques fois, ces mobilisations de citoyens européens sont connues en Colombie. Cette fois, les nouvelles sont arrivées au pays parce qu'il s'agissait d'une conjoncture spéciale : la rencontre Sarkozy-Chávez et ensuite l'arrêt de la médiation par Uribe, mais presque chaque semaine, il y a des manifestations quelque part dans le monde, pour demander la libération d'Ingrid et des autres kidnappés colombiens.

Derrière ces actions on trouve la Fédération Internationale des Comités Íngrid Betancourt, qui réagit en un temps record pour les organiser. L'histoire de cette organisation a commencé à l'occasion de la Journée Internationale de la Femme en 2001. Ce 8 mars, Armand Burguet, consultant dans des sujets d'éducation pour collèges et universités en Belgique, a développé pour les élèves une page web dédiée à un profil de femmes "leader" dans le monde. On pouvait y lire l'histoire d'Ingrid Betancourt, et la lutte que menait l'ex congressiste colombienne contre la corruption a tellement impressionné les étudiants qu'elle a les encouragés à développer leur travail autour de ce sujet.

Une année plus tard Armand et ses élèves ont reçu une avalanche de courriers. Ingrid venait d'être kidnappée et des dizaines de personnes demandaient des informations sur ce qui lui était arrivé. « Le 23 février 2002 sont arrivés 80 courriers de personnes qui me demandaient ce qu'ils pouvaient faire pour elle », rappelle Armand Burguet.

Cela l'a obligé à rechercher des informations et des sources en Colombie. Il a mis plusieurs semaines avant de parvenir à prendre contact avec la famille Betancourt Pulecio, mais il avait très tôt commencé à développer son réseau de soutien vía son courrier électronique.

Une des premières actions été d'accompagner Melanie Delloye, la fille d'Íngrid, au Palais Bourbon, siège de l'Assemblée Nationale française, où elle a fait une presentation le 21 novembre 2002. Depuis, ils ont continué à travailler ensemble, jusqu'à ce qu'à ce que, quelques mois plus tard, il puisse se rendre personnellement en Colombie.

Ce premier voyage, il l'a fait avec plusieurs maires européens parmi lesquels ceux de Stockholm et de Hanovre. Ils ont été reçus par le vice-président Francisco Santos et par monseigneur Pedro Rubiano. Ils ont rencontré les parents de kidnappés et de disparus. Au fur et à mesure qu'il parvenait à recueillir de l'information sur la situation du conflit colombien, il s'est intéressé aux inégalités sociales, au drame des déplacés, aux presque 3.000 kidnappés, aux massacres perpétrés par les paramilitaires, et à la persécution des défenseurs de droits humains et des syndicalistes.

Pendant ce temps, le réseau qu'il avait créé s'était développé, et est devenu la Fédération Internationale des Comités Íngrid Betancourt, dont font aujourd'hui partie 65 associations en France, en Belgique, au Canada, en Suisse, en Australie et en Norvège, entre autres. Ces comités sont tous composés de bénévoles qui font don de leur travail pour une cause étrangère, en demandant la libération d'une femme qu'ils ne connaissent pas, dans un pays dont beaucoup ne savent même pas exactement où il se situe.

Ainsi, durant les presque six années de captivité d'Íngrid, des centaines de personnes à travers le monde portent des T-shirt avec la photo de la de la femme politique franco-colombienne, en demandant la libération des kidnappés de Colombie, installent sa photo à des endroits aussi éloignés que les montagnes du Kilimanjaro ou sur l'Everest, organisent des festivals, des marches, des protestations, et récoltent des signatures.

Dans cette persistance à montrer la réalité de la Colombie, Burguet s'est rendu avec des académiques et des défenseurs des droits humains dans divers endroits de la planète. Une collaboration a été établie avec l'Université belge de Louvain, une des plus prestigieuses d'Europe. C'est ainsi que l'a rejoint le professeur Matthieu de Nanteuil, licencié en Philosophie, docteur en Sociologíe du travail et des organisations.

Le point de départ de cette collaboration a été une journée de solidarité avec la Colombie et avec la Birmanie, qui a mobilisé des étudiants de collèges et d'universités en Belgique. Les figures emblématiques de cette journée, qui s'est développée le 13 février 2006, ont été Íngrid Betancourt et Aung San Suu Ky, prix Nobel de Paix, emprisonnée par le gouvernement de Birmanie.

À partir de là, ils n'ont pas arrêté. Chaque semaine il y a des événements pour les kidnappés colombiens dans quelque lieu l'Europe ou du Canada. Et ils marquent chaque anniversaire de l'enlèvement d'Íngrid avec des marches et des manifestations, en clamant leur solidarité avec tous les autres Colombiens  séquestrés.

En octobre de l'année passée la Fédération a organisé au siège de la Commission Européenne, à Bruxelles, une exposition appelée « Colombie : Liberté pour tous ! », qui était composée de 16 panneaux avec des photos et des textes présentant un panorama global des víctimes du conflit en Colombie. Mais le gouvernement de la Colombie a été dérangé par une section dans laquelle on parlait de crimes perpétrés par des groupes paramilitaires et des agents de l'État. Par pression diplomatique sur la Commission, ils ont fait enlever ces panneaux de l'exposition qui était montée dans le bâtiment Charlemagne.

Malgré cela l'exposition a été un succès. Ils ont obtenu que la Commissaire Européenne aux Relations Extérieures, Benita Ferrero-Waldner, qui avait parrainé l'exposition, se prononce de manière officielle pour un accord humanitaire entre le gouvernement colombien et les Farc. Les comités ont maintenant cinq versions de l'expo qui circule depuis un an dans différentes mairies et universités en Europe.

Leurs campagnes ont recueilli tellement de soutien que ce sont maintenant 1.900 communes, villes ou régions dans différentes parties du monde qui ont nommé Íngrid citoyenne d'honneur. D'autres sont allés plus loin. En France, un petit village appelé Eygalayes a rebaptisé sa place principale pour lui donner le nom d'Íngrid Betancourt. Le maire Jacques Laurent a décidé de créer sur cette place une adresse postale pour que tous ceux qui souhaitent écrire une lettre à un kidnappé colombien puisse lui faire parvenir.

Les Belges Burguet et de Nanteuil sont venus en Colombie à plusieurs occasions. Ils ont établi des contacts avec différentes organisations de défense des droits humains et des associations de víctimes, et il y a moins d'un mois, ils y sont revenus pour lancer une plate-forme électronique appelée Colpaz, dont le but sera d'informer sur toutes les problématiques liées au conflit armé, via un site internet (www.colpaz.org) qu'ils vont créer.

Le week-end passé, pendant le concert à Paris, une des figures centrales a été Renaud, un chanteur français très connu, qui a composé une chanson "Dans la jungle" pour demander la libération des kidnappés. Cette chanson a été traduite en Espagnol par le chanteur argentin Melingo et s'intitule "En la selva". La composition décrit une femme les mains liées, enchaînée, et son refrain proclame : "Nous t'attendons Íngrid, et nous pensons à toi ; et ne serons libres que quand tu le seras… Ton nom est un cri et une chanson d'amour". C'est l'alternative qui reste à l'accord humanitaire.


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