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Colombie, pour l'accord humanitaire

22/11/2007 - La Libre.be : par Matthieu de NANTEUIL, Sociologue, UCL-LISE/CNRS.

D'importants intérêts politiciens convergent vers un soutien explicite à un tel accord. Ce peut être un moment clé pour la population civile, à commencer par les séquestrés.

1 Beaucoup de spécialistes, en Colombie même, ont jusqu'ici attribué l'échec des négociations entre les FARC et le gouvernement à l'absence de cadre institutionnel permettant d'imposer une méthodologie aux parties de la négociation. Cette situation fut particulièrement visible lors de l'échec des pourparlers engagés par le gouvernement Pastrana, comme le montre Maribel Wolf dans un ouvrage bouleversant sur la tragédie humanitaire colombienne ("Regresan siempre in primavera", Icaria, 2004). De fait, ce déficit a jusqu'ici permis à chacune des parties de chercher à manipuler constamment l'adversaire, prenant la population civile au piège d'une guerre indéfinie. Ce cadre institutionnel n'existe toujours pas. L'Union européenne ne dispose pas de représentant permanent sur place - ainsi que le réclamait le Collectif Colpaz en juin dernier ("Le Soir" du 17 juillet 2007) -, le groupe de contact (France, Espagne, Suisse) a été conçu comme un simple "facilitateur" des relations entre les parties sans pouvoir coercitif et le bureau de l'ONU en Colombie est régulièrement menacé de se voir remercié par le président Uribe.

Mais une nouvelle "fenêtre d'opportunité" s'est ouverte sur le plan géopolitique. L'entrée du président Chavez dans l'arène de la négociation, la vitrine internationale dont ont disposé les FARC à Caracas en dialoguant publiquement avec un président élu, l'implication personnelle du président français dans la question colombienne et la proximité d'un changement de la donne électorale aux Etats-Unis ouvrent un nouvel espace de discussion. Bien sûr, chacun de ces acteurs a son propre agenda, sur le plan national et international. Mais le fait que certains intérêts politiciens de premier plan convergent vers un soutien explicite à l'accord humanitaire constitue un moment décisif pour la population civile colombienne, à commencer par les séquestrés.

2. Les associations qui défendent la situation de la grande majorité des victimes civiles (1) ont été - et sont encore - largement exclues de l'espace public colombien. Elles continuent de subir des intimidations verbales ou physiques répétées; leurs responsables payent souvent de leur vie leur engagement social et leur quête de dignité. Si cet accord ne les concerne pas directement, beaucoup d'entre elles considèrent pourtant qu'il s'agit d'un premier pas fondamental vers la construction d'une paix durable en Colombie. Deux raisons à cela. La première tient au fait que la ténacité avec laquelle le président Uribe a constamment cherché à instrumentaliser cet échange au service d'une "démobilisation" pure et simple des guérillas souligne, a contrario, son importance au regard de la situation humanitaire colombienne. La deuxième tient à la structure juridique et morale d'un tel accord : encadré par le droit international, il vise à régler pacifiquement et momentanément l'échange de prisonniers en temps de guerre, mais il prévoirait dans ce cas une libération inconditionnelle des otages politiques détenus par les FARC. Il permettrait donc d'inclure une logique de négociation et de non-violence dans une situation de violence structurelle, dont l'expression militaire constitue la partie la plus visible.

3. Face à cela, la population civile occidentale - européenne en particulier - doit prendre d'urgence ses responsabilités. Dans le monde de l'après-guerre froide, le socle des alliances idéologiques s'est fissuré. Plus rien ne nous relie automatiquement les uns aux autres, à l'exception du marché. Mais le marché, de son côté, s'est à la fois étendu et intensifié. Nous commerçons chacun, dans l'abstraction de la loi de l'offre et de la demande, avec beaucoup plus d'humains que nos générations antérieures. Rappelons à ce sujet que l'Union européenne constitue l'un des tous premiers partenaires économiques de Bogotá, en matière de biens agricoles ou industriels.

D'où ce paradoxe saisissant : l'indifférence morale se déroule sur fond de liens économiques toujours plus étroits. Une mutation est en train de s'opérer sous nos yeux, à laquelle nous participons malgrénous : la barbarie fonctionnait jadis sur le mode de la toute-puissance, elle prend désormais la figure moins rugueuse du dédoublement. Mais que serions-nous chacun si, plus loin dans le temps ou l'espace, d'autres n'avaient pas mis en jeu leur existence pour humaniser ce monde auquel nous participons ? Se mobiliser ici pour soutenir l'accord humanitaire là-bas, ce n'est pas céder au piège de la géopolitique en avalisant les pouvoirs en place : c'est rappeler au contraire que les populations civiles sont des acteurs à part entière du monde globalisé, qu'elles disposent d'une capacité de pression indépendante de tout intérêt politicien et que, loin de se cantonner à un ordre public mondial incapable de faire obstacle aux pulsions destructrices, la solidarité internationale doit désormais se nourrir des soutiens multiples grâce auxquels les victimes de la violence abjecte, à Bogotá, à Rangoon, au Darfour ou au Kivu, peuvent être extraites de l'oubli.

(1) En plus des quelque 3 000 personnes victimes de la séquestration politique ou économique, on compte aujourd'hui plus de 3,8 millions de déplacés sur le sol colombien, selon les chiffres du Codhes. Plus de 11 000 personnes ont été portées "disparues" entre 2002 et 2006, selon un rapport de l'Observatoire des droits de l'homme et du droit humanitaire, principalement en raison des exactions du paramilitarisme. La disparition forcée désigne, dans la très grande majorité des cas, des personnes assassinées dont les corps ne sont jamais restitués aux familles. Effacés du jour au lendemain de la société, les disparus font l'objet d'une double dénégation : par le pouvoir en place, qui en dénie la réalité, et par l'opinion publique internationale, qui n'en a pas connaissance.


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