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Ingrid Betancourt et l'intenable position de la France

05/11/2005 - Le Monde

Trois ans et neuf mois après l'enlèvement de la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt par le groupe de guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la diplomatie française se trouve, au moins à titre provisoire, en situation d'échec. Paris ne dispose, à ce jour, d'aucune information nouvelle sur Ingrid Betancourt depuis la vidéo diffusée en août 2003. La sympathie unanime qui se manifeste en faveur de Mme Betancourt n'y peut malheureusement rien.

Au fil du temps, la position française a évolué au point de rendre indirectement responsable le gouvernement colombien de la non-libération de l'ancienne candidate à la présidence de la République. Au cours des deux dernières années, les relations entre les deux pays ont connu une dégradation croissante. Selon un diplomate colombien, il faut remonter à l'opération "désastreuse de Ferdinand de Lesseps pour le percement du canal de Panama, à la fin du XIXe siècle" [le Panama était alors un département colombien] pour retrouver une situation analogue. Le porte-parole adjoint du Quai d'Orsay, Denis Simonneau, les qualifie pour sa part de "normales et excellentes".

Les relations entre la France et la Colombie sont à ce point "normales" que l'ambassadeur de Colombie à Paris, Miguel Gomez, a été convoqué quatre fois par le ministère des affaires étrangères au cours des deux dernières années.

De son côté, Bogota a failli rappeler, à deux reprises, son ambassadeur à Paris. Les relations officielles entre la France et la Colombie sont tellement "excellentes" que les officiels colombiens de passage à Paris font l'objet de la plus grande indifférence du Quai d'Orsay.

Les raisons de cette situation s'expliquent par une divergence fondamentale.

Paris assure "vouloir la libération de tous les otages détenus en Colombie", alors que Bogota déplore officieusement que la France s'intéresse à "la seule libération d'Ingrid Betancourt".

La Colombie se déclare disposée "à un échange humanitaire", mais ne veut en rien céder aux revendications des FARC qui exigent la création d'une "zone de sécurité", c'est-à-dire un territoire dont l'Etat se retirerait. Bogota refuse de démilitariser une zone et de libérer des guérilleros qui sont impliqués dans des massacres.

La position de Bogota s'explique par le seul fait qu'à la suite de l'élection du président Pastrana, en 1998, le gouvernement a lancé des négociations de paix et démilitarisé une zone de 42 000 kilomètres carrés [l'équivalent du territoire de la Suisse] dans le sud du pays, à la seule fin d'engager des discussions de paix. Pendant trois années, les Colombiens ont vibré avec l'espoir qu'enfin une solution politique mettrait fin à la violence dans le pays. En vain.

LA FRANCE LASSE SES PARTENAIRES

La guérilla communiste des FARC a profité de la situation pour se renforcer militairement, augmenter la production de cocaïne et multiplier les séquestrations de personnes ; elle détient plus du tiers des 3 000 personnes enlevées dans ce pays dans le seul but d'obtenir une rançon (numéraire ou dividende politique).

Pour l'universitaire Daniel Pecaut, l'un des rares spécialistes français de la Colombie, la détention d'Ingrid Betancourt est avant tout une carte politique "utilisée par les FARC avec succès, en tout cas en France, pour discréditer Bogota auprès de la communauté internationale". Mais le piège politique ne fonctionne qu'avec Paris. Les pays de l'Union européenne ont singulièrement évolué ces dernières années dans leur appréciation de la situation.

La Suède et les Pays-Bas, qui étaient, il y a encore peu, très critiques envers Bogota, sont par exemple impliqués, aujourd'hui, dans la mise en place du processus visant à désarmer les paramilitaires. La Colombie vient également de recevoir le soutien des pays ibéro-américains, lors du récent sommet de Salamanque. La France, elle, commence à lasser singulièrement ses partenaires, à Bruxelles et ailleurs, avec ses initiatives permanentes visant à obtenir des communiqués condamnant Bogota.

Après l'enlèvement d'Ingrid Betancourt, le 23 février 2002, par les FARC, l'ambassadeur de France à Bogota, aujourd'hui directeur des Amériques et des Caraïbes au Quai d'Orsay, Daniel Parfait, avait déclaré devant un interlocuteur : "Comment ont-ils pu me faire cela ?" Oui, comment ont-ils pu faire cela à un diplomate français impliqué, comme d'autres diplomates européens, dans des discussions avec la guérilla et qui, dans le même temps, était ­ – et demeure ­ – un intime de la famille d'Ingrid Betancourt ?

Tout simplement parce que le groupe de guérilla des FARC n'éprouve ni compassion ni pitié. Les Colombiens savent cela. Ils n'oublieront jamais la lettre du jeune Andrés, un enfant de 12 ans atteint d'un cancer et qui se savait condamné, suppliant – ­ en juillet 2000 – ­ le chef des FARC Manuel Marulanda, de le laisser revoir son père séquestré depuis vingt et un mois. Quelques jours après la mort de l'enfant, dont l'ultime souhait n'a pas été exaucé, le cadavre du simple caporal de la police colombienne a été retrouvé avec une balle dans la tête. Andrés incarne, malgré le silence assourdissant de l'opinion internationale, le martyre des 40 millions de Colombiens pris en otage par des bandes armées d'extrême droite et d'extrême gauche.

Depuis l'épisode, en juillet 2003, du commando français intercepté par les forces brésiliennes dans la partie amazonienne du Brésil proche de la Colombie et supposé récupérer Ingrid Betancourt, les incidents sont incessants entre Paris et Bogota. Au final, les FARC s'imposent comme les seuls bénéficiaires de cette situation diplomatique dégradée. Elles compensent leur isolement politique et militaire intérieur par l'obtention d'une sympathie de l'opinion internationale, et en particulier française, à leurs exigences.

CAVALIER SEUL

Et, qu'elle le veuille ou non, la diplomatie française se retrouve elle-même otage du jeu politique et des humeurs des FARC en donnant une légitimité à leurs conditions. Le cavalier seul de Paris dans cette affaire est d'autant plus intenable que l'actuel chef de l'Etat colombien, Alvaro Uribe, vient d'obtenir de la Cour constitutionnelle l'autorisation de se représenter à l'élection présidentielle de mai 2006. Avec une cote de popularité qui oscille entre 70 et 80 % d'opinions favorables depuis trois ans, sa reconduction pour un second mandat jusqu'en 2010 semble une hypothèse sérieuse.

Cela devrait convertir Paris à plus de réalisme. Mais la France "vit toujours avec une perception erronée de l'Amérique latine", relève l'historienne et anthropologue vénézuélienne Elizabeth Burgos. "Elle est incapable de voir à quel point le Chili et la Colombie sont des exceptions, des pays dans lesquels la démocratie a toujours été, à l'exception de parenthèses bien précises, une donnée réelle", explique- t-elle. Selon elle, la guérilla des FARC, en raison "de sa longévité, de son implication massive dans la production de la cocaïne, dans l'enlèvement des personnes, est devenue délinquante".

Pour l'historien et journaliste colombien Eduardo Mackenzie, "la France doit reprendre la ligne que défendait Ingrid Betancourt", c'est-à-dire la position qu'elle exposait quelques semaines avant d'être enlevée lorsqu'elle avait dit aux FARC qu'elles devaient faire "un geste unilatéral en libérant tous les otages et s'engager à ne plus commettre d'autres séquestrations".


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