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Nous nous sentons orphelins...

26/11/2004 - Die Welt

Dans le journal allemand "Die Welt", une interview d'Astrid, la soeur d'Ingrid Betancourt, par Jochen Hehn :

DIE WELT : Mme Betancourt, y a-t-il du nouveau au sujet de votre soeur ?

Astrid Betancourt : Non, rien de nouveau. Depuis son enlèvement, nous n'avons reçu que trois signes de vie. Le premier était une télécopie dans laquelle elle annonçait à notre père qu'elle avait été kidnappée. Le deuxième, une vidéo reçue en août 2002, et puis une autre reçue en septembre 2003, mais réalisée en mai. Tout cela remonte maintenant à plus d'un an déjà. Il y a eu également des déclarations des membres du secrétariat des Farc qui affirmaient qu'Ingrid était vivante. Cela a aussi été confirmé par quelques otages qui ont été libérés contre paiement d'une rançon, et qui ont déclaré l'avoir vue.

DIE WELT : Savez-vous où Ingrid est détenue ?

Astrid Betancourt : Non ; il y a trop d'indications contradictoires pour avoir la moindre certitude. De plus, la zone dont il s'agit, qui est contrôlée par les Farc, est très grande et inaccessible.

DIE WELT : Il y a des rumeurs qui prétendent que votre soeur aurait fait par trois fois une grève de faim et qu'on aurait du lui faire des injections de force, pour lui sauver avie ?

Astrid Betancourt : Ma mère (Yolanda Pulecio) nous a appelé il y a deux semaines ici à Paris, et nous a raconté ce que vous dites, qui proviendrait des déclarations d'un ex-guérillero des Farc. Ma mère était consternée. Mais je considère peu probable que quelqu'un qui a déserté les rangs des Farc puisse dire quelque chose de positif sur eux. (ndlr : Astrid Betancourt pense que c'est de l'intox pour mettre la famille à bout et lui faire ainsi accepter une opération de sauvetage militaire). Ingrid connaît les risques d'une grève de la faim, car elle en a déjà fait une il y a plusieurs années, lors de son combat contre la corruption, et cela a failli mal se terminer. Elle a deux enfants (Mélanie, 19 et Lorenzo, 16 ans.) qu'elle n'abandonnera jamais.

DIE WELT : Est-il exact que les Farc auraient rejeté une proposition du président Alvaro Uribe d'échanger 50 Guerilleros contre 59 otages, dont votre soeur ?

Astrid Betancourt : là aussi j'ai des doutes. Jusqu'ici toutes les tentatives de rapprochement entre le gouvernement et les Farc ont toujours été mises en échec par Uribe. Il y a un an et demi, l'Eglise colombienne a été mandatée par le président pour faciliter les négociations secrètes entre le gouvernement et la Guérilla; elle est parvenue à obtenir un accord, qui a été alors tout à coup rejeté par le gouvernement, qui a renié les concessions qu'il avait acceptées auparavant. Le mandat a été alors retiré à l'église. En juillet passé la Suisse s'est proposée comme médiateur et a obtenu elle aussi des progrès. Mais pendant les négociations secrètes le président a de nouveau torpillé les négociations en cours, en posant unilatéralement ses conditions. Cela n'est pas sérieux.

DIE WELT : Comment surmonter ce blocage ?

Astrid Betancourt : On devrait mettre fin à cette politique de confrontation avec les Farc et négocier avec eux un pacte humanitaire. La réélection de Bush a malheureusement eu des effets en Colombie, puisqu'elle a encouragé Uribe dans sa mentalité de guerre qui refuse tout dialogue avec les Farc qui pour lui sont des "terroristes". Cette politique n'est pas compatible avec le respect des droits de l'homme. Mais le président persiste dans sa position de confrontation vis-à-vis des Farc. Il pourrait pourtant montrer que son gouvernement est dans une position forte, en se montrant disposé à conclure un accord humanitaire avec les combattants de la guérilla. Je suis convaincu que c'est avec un tel pacte, et non par la confrontation militaire, qu'on pourra sauver la vie des otages. Ici, ce n'est pas seulement la vie d'Ingrid, mais celle de 3000 otages qui est en jeu.

DIE WELT : Le gouvernement français s'est efforcé activement d'obtenir la libération de votre soeur - malheureusement sans succès; ce qui a été décrit comme un fiasco dans la presse française.

Astrid Betancourt : c'est le contraire. La France a exercé dès le début son influence sur le président Uribe, en le convainquant de ne pas essayer de faire libérer ma soeur par une intervention militaire. C'est la raison pour laquelle Ingrid est encore en vie. Un fiasco aurait été, comme en mai de l'année dernière, une opération militaire comme celle qu'Uribe a montée pour libérer deux otages, qui s'est soldée par la mort de ces derniers.

DIE WELT : Il s'agit de prendre une position dure par rapport aux Farc ?

Astrid Betancourt : Cette question de la ligne dure est à situer dans le contexte international de la "lutte contre le terrorisme". Mais on ne devrait pas comparer la lutte des Farc aux attentats terroristes de New York ou de Madrid. Il y a une guérilla en Colombie depuis plus de 40 ans. Je ne peux pas dire que moi-même ou ma mère ressentions de la haine par rapport aux Farc. Qui sont-ils ? Leur direction se compose d'un secrétariat d'environ 15 personnes. Mais il y a des milliers des simples soldats qui se sont engagés parce qu'ils n'ont aucune autre possibilité d'assurer leur subsistance. La même situation existe dans l'armée régulière. Nous connaissons des familles dans lesquelles un fils est dans les Farc et un autre sert dans l'armée colombienne. Les deux essayent de survivre. Le pays ne pourra s'unir à nouveau que par le dialogue, pas par une confrontation militaire.

DIE WELT : La solidarité internationale avec votre soeur est-elle encore forte, ou s'est-elle ralentie ?

Astrid Betancourt : On nous aide beaucoup. La solidarité internationale continue. J'espère que l'Union européenne va également soutenir la poursuite d'une solution pacifique par le gouvernement colombien. Je sens que l'admiration pour la lutte politique courageuse que ma soeur a menée contre la corruption en Colombie est ressentie dans le monde entier.

DIE WELT : Comment vous, et les enfants de Ingrid vivez-vous personnellement ce drame ?

Astrid Betancourt : La solidarité dont nous sommes l'objet nous aide beaucoup. Moi-même je ne suis arrivée à Paris avec ma famille que depuis un mois et demi. Après le décès de mon père - il est mort un mois après le kidnapping d'Ingrid -, je suis restée pour ma mère, pour la réconforter. A des périodes comme à Noël, aux anniversaires ou aux fêtes de famille il était insupportable pour elle d'être seule. Puisque nous étions connus, obtenir aide et assistance était bien plus facile pour nous que pour beaucoup de soldats colombiens qui n'ont pas la même chance, mais qui vivent la même situation difficile.

DIE WELT : Et les enfants d'Ingrid?

Astrid Betancourt : Le Mélanie vit seule à Paris, où elle étudie et organise sa vie. Lorenzo est dans un internat. Je m'inquiète surtout pour lui, parce qu'il est très attaché à sa mère. À l'époque du kidnapping, c'était un petit garçon de 13 ans. Cela a été des moments très difficiles pour lui. Le temps a passé maintenant et il est devenu un homme. Il souffre particulièrement du kidnapping de sa mère. Nous nous sentons tous comme si nous serions devenus orphelins. Mais c'est ma mère qui souffre le plus. Elle ne peut pas supporter de ne pas avoir reçu de nouvelles d'Ingrid depuis plus d'un an.

(ndlr : le journaliste n’a probablement pas saisi tout à fait les nuances de ce qu'Astrid lui a déclaré : elle lui a dit que les effets lui paraissaient avoir plus de conséquences sur sa mère et sur Lorenzo ; sur Lorenzo car il était encore un enfant il y a 3 ans ( 13 ans) et que sa personalité s’est structurée sur ce drame avec l’absence essentielle de sa mère. Pour  la maman d'Ingrid, dans son quotidien, elle est à l’etape de la vie où on n’a "normalement" pas de projets autres que ceux de jouir paisiblement du bonheur de la vie familiale et chaque jour pour elle est un supplice....)

DIE WELT : Avez-vous encore un espoir que votre soeur revienne ?

Astrid Betancourt : Je suis convaincue que je la reverrai vivante. Les choses n'arrivent pas par hasard. Je suis une personne habituellement optimiste; je joue de la guitare et je chante volontiers. Mais tout cela a changé (elle essuie une larme). C'est dur !

Interview : Jochen Hehn (Die Welt)


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