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l'impact de la mort de Marulanda difficile à évaluer

27/05/2008 - La Presse Canadienne, Le Courier International, El Espectador

La mort de Manuel Marulanda, ajoutée aux récents revers militaires essuyés par les FARC, fait s'interroger les Colombiens sur l'éventualité d'un changement d'attitude du plus vieux mouvement de guérilla latino-américain et sur sa propension à accepter les conditions posées par Bogota pour un échange de prisonniers.

"La fin des FARC est en vue", a avancé dimanche le ministre colombien de la Défense Juan Manuel Santos, après qu'un haut responsable des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) eut confirmé le décès de Marulanda, alias "Tirofijo" (la gâchette), âgé de 78 ou 80 ans, fondateur et numéro un du groupe armé, qui aurait succombé à une crise cardiaque le 26 mars.

"Nous sommes en train de gagner mais nous n'avons pas encore gagné", a cru bon de préciser M. Santos, appelant la guérilla à déposer les armes et ouvrir des négociations de paix.

Fidèles à leur ligne de défiance, les FARC, qui compteraient 9.000 hommes dans leurs rangs selon l'armée, ont exclu de renoncer à leur lutte.

"Nous continuerons notre travail", a averti le commandant rebelle Timoleon Jimenez, alias "Timochenko", dans un enregistrement vidéo. Il s'est dit "profondément optimiste dans notre marche en avant, en dépit de cette adversité".

Selon lui, les FARC restent engagés dans "la lutte pour le pouvoir politique, la lutte pour une société juste socialement et la lutte pour le socialisme".

En mars, le numéro deux et porte-parole du mouvement, Raul Reyes, et un autre des sept membres du secrétariat des FARC, avaient trouvé la mort lors d'une incursion de l'armée colombienne en territoire équatorien. Le week-end dernier, la guérilla enregistrait un autre coup dur avec la défection d'une de ses dirigeantes.

Malgré cette mauvaise passe, ce groupe d'inspiration marxiste, considéré comme terroriste tant par Washington que par l'Union européenne, demeure une force majeure en Colombie.

Toute nouvelle orientation des FARC devrait dépendre d'Alfonso Cano, l'idéologue du mouvement, un homme portant barbe et lunettes, qui vient d'être porté à sa tête.

De l'avis d'Adam Isacson, spécialiste de la Colombie au Centre de politique étrangère (CIP) à Washington, la guérilla se trouve aujourd'hui "à la croisée des chemins".

"Ces six dernières années, rien de nouveau n'est intervenu en matière de stratégie politique", constate-t-il. "Difficile de dire quelle direction les FARC vont choisir, mais il semble certain qu'il y aura une nouvelle orientation."

Adam Isacson voit sous un angle positif le fait que la direction des FARC n'ait pas désigné à sa tête un membre de sa branche militaire, présentée comme plus réticente au principe de négociations.

Cano, de son vrai nom Guillermo Saenz Vargas, a étudié l'anthropologie dans une prestigieuse université colombienne avant de rejoindre les Jeunesses communistes. Agé d'une cinquantaine d'années, il a intégré les rangs des FARC à la fin des années 70 puis a dirigé la branche politique clandestine du mouvement, le Parti communiste clandestin de Colombie, dès sa création en 2000.

Juan Manuel Santos a exprimé l'espoir que le nouveau chef des FARC soit plus enclin à négocier que son prédécesseur. "C'est un message adressé à Alfonso Cano", a-t-il dit dimanche. "Le gouvernement a toujours maintenu ouverte la porte de la paix."

Le gouvernement du président Alvaro Uribe a néanmoins refusé la démilitarisation territoriale exigée par les rebelles pour procéder à un échange de prisonniers, dans le cadre d'un accord humanitaire.

Les FARC ont en revanche libéré unilatéralement six otages en janvier et février, à l'issue d'une médiation du président vénézuélien Hugo Chavez. Mais ils ont depuis averti qu'aucune autre libération n'aurait lieu si leur demande n'est pas entendue.

Selon Bogota, les FARC détiennent 700 otages, parmi lesquels trois Américains et la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt, dont la mère et la soeur ont lancé dimanche un appel à Alfonso Cano, "homme illustre et progressiste", pour qu'il libère l'ex-candidate à la présidentielle et trois autres civils colombiens.

"Le fait que les FARC aient désigné Alfonso Cano, davantage issu de la ligne politique que de la branche armée, nous paraît être le signal de leur volonté d'emprunter le chemin (de la négociation)", a résumé lundi la soeur de la captive, Astrid Betancourt, dans un entretien à l'Associated Press.

El Espectador : Les FARC après la mort de leur chef

Est-ce être naïf ou optimiste que d'espérer une issue négociée au conflit ? se demande El Espectador au lendemain de la disparition, à l'âge de 80 ans, du fondateur et leader de la guérilla, Manuel Marulanda.

Peu importe qu'il soit mort d'un infarctus à la veille de ses 80 ans ou qu'il ait été tué dans les bombardements dont le ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, fait la réclame dans les médias. La mort de Pedro Antonio Marín, alias Manuel Marulanda Vélez ou Tirofijo ["tir dans le mille"], confirmée par les FARC dans un communiqué lu par le commandant Rodrigo Londoño, alias Timoleón Jiménez ou Timochenko, est un événement majeur de l'histoire de la Colombie.
Les FARC, qui furent à l'origine un mouvement paysan d'autodéfense de gauche né pour lutter contre les terribles persécutions des conservateurs dans les années 1950, se sont ensuite transformées en une guérilla d'inspiration communiste qui a toujours mis au premier plan le combat pour les réformes sociales promises à de nombreuses reprises par l'Etat colombien. Mais, aujourd'hui, alors que vient de disparaître celui qui était depuis quarante-quatre ans leur tête pensante et leur colonne vertébrale, et bien que nombre de ces réformes continuent de se faire attendre, les FARC sont devenues une véritable armée qui se livre au trafic de drogue, se rend coupable de violations systématiques des droits de l'homme (avec des pratiques mises en cause à juste titre par le droit international humanitaire, comme l'usage de l'enlèvement comme moyen de financement ou les massacres et déplacements forcés comme moyens de dissuasion), enrôle des enfants et apparaît paradoxalement comme l'un des ennemis majeurs des mouvements paysans dans la Colombie rurale.

Quelle frustration a dû être celle de Tirofijo dans les derniers mois de vie ! La lutte sociale qui jadis inspira toute une génération de Colombiens (et n'oublions pas que, dans les années 1970, il n'était pas rare dans certaines franges de la société de justifier le recours aux armes pour faire changer l'ordre social) a dégénéré pour donner naissance à une armée à la solde de l'argent et de l'ambition, dont les guérilleros se rendent de peur que leurs propres compagnons d'armes ne les balancent en échange d'une de ces juteuses récompenses qu'offre le gouvernement dans le cadre de sa stratégie de "sape du moral". Des années perdues dans la jungle, voilà tout ce qui reste pour l'épitaphe du plus vieux guérillero de l'Histoire. Et plutôt que de verser une larme sur la mort de cette figure que les FARC entendent hisser au rang de légende, les Colombiens se souviennent aujourd'hui des torrents de larmes dont Tirofijo a été à l'origine, avec sa guerre inhumaine.

Bien qu'il eût un âge avancé, la mort du grand commandant des FARC survient sans doute au pire moment de l'histoire de cette organisation sanguinaire. Et il ne faut pas négliger les répercussions de la disparition de celui qui assurait sa cohésion, et ce d'autant plus que sa mort suit de peu la chute de deux autres membres du Secrétariat (Raúl Reyes, mort au cours d'une opération militaire de l'armée colombienne en territoire équatorien le 1er mars, et Iván Ríos, assassiné de sang-froid par un renégat issu des rangs mêmes des FARC une semaine après) et des désertions aussi représentatives que celles de "Karina" [une des chefs des FARC, qui s'est rendue aux autorités à la mi-mai]. Il est certes encore tôt pour annoncer le début de la fin des FARC, qui engrangent encore des millions grâce au trafic de drogue et comptent sur des soutiens d'importance à l'étranger ; mais tous ces événements augurent incontestablement d'un profond remaniement interne, nécessaire pour que la guérilla sorte de sa logique guerrière.

Timochenko a déclaré que les FARC avaient décidé "à l'unanimité" de désigner Guillermo León Sáenz, alias Alfonso Cano, comme nouveau commandant de l'état-major central et annoncé l'arrivée au Secrétariat de "Pablo Catatumbo" : l'organisation semble donc privilégier son aile dite politique par rapport à l'aile militaire, représentée par Jorge Briceño Suárez, alias Mono Jojoy. Cela peut paraître naïf, mais ces désignations sont source d'optimisme dans les familles des otages et pour tous ceux qui, comme nous, placent leurs espoirs dans une issue négociée du conflit, afin que cette guerre cesse enfin de faire couler le sang des Colombiens.


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