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Après la mort de son chef historique, Manuel Marulanda, la guérilla colombienne des Farc, issue d'un mouvement paysan, est passée pour la première fois sous le contrôle d'une génération d'intellectuels.
A l'image du nouveau leader des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), Alfonso Cano, la plupart de ses dirigeants ont fréquenté les bancs de l'université, où ils ont été marqués par l'expérience française de "mai 68".
Anthropologue de formation, Cano, 59 ans, l'idéologue de la guérilla marxiste, ne vient pas du même milieu que Marulanda, son vieux fondateur, décédé en mars à l'âge de 80 ans, décrit en paysan rusé et réputé pour ses qualités de combattant.
Parmi les nouveaux chefs guérilleros figurent deux médecins, Timoleon Jimenez et Mauricio Jaramillo, ainsi qu'un ingénieur agricole Joaquin Gomez, lui-même un ancien professeur universitaire qui étudia en Union soviétique.
"C'est une génération née aux alentours de 1950 et qui est entrée à l'université à la fin des années 60, lors de l'âge d'or de +mai 68+, qui s'est traduit en Colombie par un mouvement étudiant actif dans toutes les universités publiques", explique à l'AFP le sociologue Luis Eduardo Celis.
"C'est dans cette ambiance d'effervescence étudiante et l'essor d'une contre-culture (...) que se formèrent Cano et d'autres dirigeants de gauche", poursuit M. Celis, un spécialiste du conflit colombien, enseignant au centre d'études Nuevo Arco Iris.
Issu d'une famille de la petite bourgeoisie avec une mère enseignante et un père ingénieur agronome, le nouveau chef des Farc est entré à l'université en 1968 et a milité dans les rangs des Jeunesses communistes colombiennes, dont il fut un dirigeant à l'échelle nationale.
"J'ai débuté la lutte politique dans la chaleur de mai 68 et du Vietnam", confiait-il dans une interview accordée en 2000, durant les négociations de paix menées en vain avec le gouvernement d'Andres Pastrana (1998-2002). Détenu à plusieurs reprises à l'occasion de manifestations étudiantes, Cano fut libéré en 1981 à la faveur d'une amnistie, avant de s'enrôler dans les rangs de la guérilla, où il connut une rapide ascension.
"Le mouvement étudiant est devenu le secteur où la guérilla encore embryonnaire a trouvé un soutien et un moyen de se développer", affirme Orlando Villanueva, professeur à l'Université Francisco Jose de Caldas.
Le "mai 68" colombien fut sévèrement réprimé par le gouvernement qui instaura l'Etat de siège en 1971, après la mort de 20 étudiants dans des affrontements à Cali (sud-ouest).
Une fois intégrés aux Farc, les anciens universitaires se sont efforcés, au milieu des montagnes ou de la jungle colombiennes, de s'adapter à l'esprit de la guérilla, fondé en 1964 par un groupe de paysans dirigés par Marulanda.
"Les membres des Farc qui sont d'origine urbaine comme Cano, qui proviennent d'une classe moyenne aisée, ont effectué un processus inverse d'assimilation de toute la culture et le schéma de pensée paysan", souligne M. Celis.
Pour cette raison, le sociologue colombien tempère l'optimisme suscité autour de cette nouvelle génération de dirigeants, dont le profil laisse entrevoir l'espoir de négociations de paix.
"Beaucoup d'entre eux ont assimilé la logique rurale, conservatrice, soupçonneuse qu'ils ont appris des fondateurs des Farc, ce qui leur a permis de survivre et de monter en grade", estime-t-il.
Les chefs des Farc ne sont en outre pas tous d'anciens universitaires. Son stratège militaire, Jorge Briceno, en constitue l'exception la plus notable. Ce fils de guérillero n'a guère quitté le maquis et la légende raconte qu'il aurait vu le jour dans un camp de la rébellion.
Un tournant pour les FARC
La mort de Manuel Marulanda, chef historique des FARC, marque la fin d'une époque pour la guérilla colombienne. Mais peut-on espérer une libération des otages ?
Imprimez Réagissez Classez Il avait gagné son surnom de Tirofijo (« En plein dans le mille ») au maquis. Non seulement par son acharnement à mener la guérilla depuis 1964, mais aussi par sa propension à liquider les réfractaires. Des trois dirigeants des FARC disparus depuis trois mois, Manuel Marulanda est le seul qui n'ait pas été assassiné. Mort d'une crise cardiaque, le 26 mars, à 78 ans, dont soixante dans la jungle, ont confirmé ses lieutenants. Depuis le 16 février, l'armée de Bogota était à ses basques. Donné pour mort à dix-sept reprises, rarement sorti de la clandestinité, décrit par ses combattants comme charismatique, autoritaire et cruel, Marulanda avait réussi à échapper à ses poursuivants, plusieurs bataillons formés aux techniques antiguérilla. Avec la mort de celui qui se prenait pour le Castro d'Amazonie, la guérilla orpheline pourrait bien être aux abois.
C'est Alfonso Cano, 59 ans, ancien membre des Jeunesses communistes colombiennes devenu chef du bloc occidental des FARC, qui hérite du sceptre. Selon Pascal Drouhaud, spécialiste de la Colombie et auteur de « FARC, confessions d'un guérillero » (éd. Choiseul), Marulanda, qui souffrait d'un cancer de la prostate, s'était effacé du devant de la scène en juin 2004 et vivait dans une petite maison du département du Putumayo. Déjà intronisé comme penseur politique de la guérilla, le dauphin Cano, dès lors, prend le pouvoir. « Un idéologue, certes , dit Pascal Drouhaud, mais aussi un pragmatique. »
La mort de Marulanda, qui incarnait le mythe du combattant, va-t-elle changer la face de la guérilla colombienne ? Plusieurs experts occidentaux admettent que le mouvement est loin d'être décapité. « Un luxe de précautions va être pris désormais , annonce un connaisseur du dossier des otages colombiens. Depuis la mort de Raul Reyes, tué lors d'une offensive colombienne, les dirigeants n'utilisent plus de téléphones satellitaires. » Ses trois ordinateurs, ses trois clés USB et deux disques durs ont « parlé », selon les révélations d'Interpol à la mi-mai : 37 812 documents analysés par 64 informaticiens de l'organisation internationale de police criminelle.
Tendances mafieuses.
Un coup dur pour le mouvement néo-marxiste, qui enregistre un millier de désertions depuis le début de l'année. Dont la célèbre « Karina », dirigeante historique et chef du 47e Front. Le président colombien, Alvaro Uribe, se révèle, il est vrai, généreux pour ceux qui sortent volontairement du maquis : il a créé un fonds de 63 millions d'euros afin d'accompagner les défections...
Est-ce un espoir pour les 39 otages « politiques » de la guérilla, dont Ingrid Betancourt ? Les diplomates français étudient le dossier. Mais ils redoutent deux écueils. D'une part, une grande offensive de l'armée colombienne. Sur ce point, Uribe se serait engagé auprès de Paris à retenir la troupe. Pour le moment du moins... Second écueil : l'atomisation du mouvement, déjà divisé en trois blocs et chacun de ces blocs en au moins cinq fronts. « Le secrétariat des FARC qui dirige le mouvement ne peut pas toujours transmettre ses ordres à un terrain trop disparate », commente un connaisseur.
D'autant que les FARC, dont les forces seraient tombées de 17 000 à 8 000 combattants, sont devenues une véritable narcoguérilla, davantage intéressée à protéger les champs de coca qu'à la lutte révolutionnaire. Avec des profits juteux : selon un expert de l'Onu, de 300 à 500 millions de dollars sont engrangés chaque année par les FARC grâce au trafic de drogue. Les sept dirigeants du secrétariat général sont ainsi poursuivis pour commerce de stupéfiants. « De plus en plus, les tendances mafieuses l'emportent », estime la même source. D'où la difficulté à négocier sur la question des otages. La narcoguérilla accumule, certes, les revers. Mais elle garde une carte dans sa manche, de taille : ses prisonniers. Le nouveau lider maximo a beau être un pragmatique, la jungle des FARC n'a pas encore livré tous ses secrets.