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En Colombie, tous derrière Alvaro Uribe !

17/03/2008 - Le Monde

Tous les samedis, il arpente le pays à l'écoute des petites gens. En contremaître efficace, il résout leurs problèmes les plus immédiats : la route à goudronner, l'égout à réparer, le centre de santé à construire. Les caméras filment, évidemment. Messianique et populiste, Alvaro Uribe dirige son pays comme il gérait son latifundium, et la méthode plaît. Pour l'immense majorité de ses compatriotes, il est "le meilleur président que la Colombie ait jamais eu".

A Quito et à Caracas, le son de cloche est différent : le fidèle allié de George W. Bush est perçu dans les capitales équatorienne et vénézuélienne comme "un pion de l'empire", "un danger pour la région", voire "un mafioso" et "un allié des paramilitaires". La France, elle, comprend mal l'intransigeance du président colombien face aux guérilleros qui depuis plus de six ans détiennent Ingrid Betancourt en otage.

Alvaro Uribe fuit la presse étrangère, passe des heures au micro des radios de quartier. Auprès de ses électeurs, il s'est forgé une image d'homme d'action qui prend des risques et assume ses responsabilités. Mais il s'est attiré les foudres d'un continent susceptible en matière de souveraineté territoriale en faisant bombarder, le 1er mars, un camp des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en territoire équatorien. En faisant abattre Raul Reyes, le numéro deux et négociateur des FARC, il a pris le risque d'exaspérer les médiateurs qui tentaient d'obtenir la libération des otages. "J'ai donné la priorité à l'efficacité militaire", a avoué le chef de l'Etat au cours d'une réunion informelle avec la presse.

"Les risques étaient bien calculés", pavoisent aujourd'hui ses partisans. Les "uribistes" sont fermement convaincus que leur président a gagné sur tous les plans. Raul Reyes est mort et la crise diplomatique est jugulée ; Quito et Caracas se retrouvent sur la sellette, soupçonnés de complicité avec une organisation terroriste. La presse colombienne se fait l'écho de ce "triomphe" du président. Personne n'a entendu Nicolas Sarkozy rappeler que "la démocratie se doit de combattre le terrorisme en respectant les règles de la démocratie".

Pour justifier une incursion hors de ses frontières, le président Uribe a invoqué la "légitime défense" et les besoins de la lutte antiterroriste. L'argument a pesé, évitant à la Colombie une condamnation par l'Organisation des Etats américains. "Mais c'est l'appui de Washington qui a été décisif", avoue un diplomate colombien. Le même craint que la formule du président Hugo Chavez : "La Colombie est devenue l'Israël de l'Amérique latine" n'ait fait mouche dans la région.

"Alvaro Uribe n'a pas pu bombarder l'Equateur sans le feu vert des Etats-Unis", rappelle l'analyste Pedro Medellin. Les Américains sont soupçonnés de jouer la carte de l'affrontement régional pour déstabiliser M. Chavez, leur bête noire. Depuis la mise en place du Plan Colombie, en 2000, Bogota a reçu plus de 5 milliards d'aide militaire américaine.

"Uribe est un leader. Il nous a rendu confiance. Depuis qu'il commande, tout va mieux", résume Hector Barragan, un camionneur qui se dit "furibiste" - adepte de la "furie uribiste". En six ans de pouvoir, le président n'est jamais passé sous la barre des 65 % d'opinions favorables. Il en était à 80 % à la veille de la crise diplomatique. "Et il doit maintenant en être à 110 %", ironise l'analyste Leon Valencia. L'union sacrée a en effet joué en faveur du président.

Critiques, revers et scandales glissent. Cet "effet Teflon" à toute épreuve laisse perplexes les instituts de sondage et désole les anti-uribistes - il y en a. Même le scandale dit de la "parapolitique" a épargné jusqu'à présent Alvaro Uribe. Plus de 40 parlementaires de la majorité présidentielle ont été mis en examen pour avoir frayé avec les milices d'extrême droite, coupables d'innombrables crimes atroces. Vingt-deux d'entre eux sont sous les verrous.

Le sénateur Mario Uribe, cousin et mentor du chef de l'Etat, pourrait bientôt les y rejoindre. "Personne n'est responsable de sa famille", rappellent non sans raison les "uribistes". José Obulio Gaviria, un des conseillers présidentiels les plus influents - considéré comme l'idéologue du régime - avait, lui, pour cousin germain Pablo Escobar, le grand patron du cartel de Medellin tué en 1993. Personne n'est responsable de sa famille.

Les FARC restent les grands maîtres d'oeuvre de la popularité présidentielle. "Furibistes" et "anti-uribistes" sont d'accord sur ce point. Echaudés par le long et stérile processus de paix engagé par le président Andres Pastrana, les Colombiens ont élu en 2002 un président musclé pour en finir avec la guérilla.

"Poigne de fer et grand coeur", disait le premier slogan de campagne d'Alvaro Uribe, triomphalement réélu quatre ans plus tard. Entre-temps, la "sécurité démocratique" a fait ses preuves : une paix précaire est revenue dans les campagnes, les axes routiers ont été sécurisés, le nombre d'homicides et d'enlèvements a diminué. Les statistiques officielles sont certes sujettes à caution. Mais, en politique, la confiance importe plus que les chiffres. Le chef de l'Etat reste convaincu que "le conflit armé n'est pas la conséquence de la pauvreté, il en est la cause". Toute réflexion sur les privilèges et les devoirs des nantis a disparu du discours politique. La politique sociale a été reléguée à un second plan. Priorité a été donnée à la protection des investissements privés et au budget militaire.

Mais Alvaro Uribe, c'est aussi un style de gouvernement. Ni cocktails ni yacht pour ce président qui a su se forger une image d'homme pieux, austère et travailleur. Le chef de l'Etat se laisse rarement photographier au repos. Au cours d'une de ses innombrables visites officielles à Washington, il a été surpris en train de déjeuner dans un fast-food.

Alvaro Uribe est originaire de la ville de Medellin, berceau de l'industrie nationale et des trafiquants de cocaïne. Dans les années 1970, il y fait de brillantes études de droit. Jeune promesse du Parti libéral, il démarre sa carrière politique à une époque où les compromissions entre la mafia et les élites locales étaient monnaie courante. En 1980, son père, éleveur de bétail, est assassiné par les FARC - le président se défend encore aujourd'hui de chercher vengeance. Pablo Escobar fait part de ses condoléances dans le journal. "Je n'ai jamais été l'ami de Pablo Escobar, même quand cela était à la mode", a assuré l'année dernière le chef de l'Etat. Virginia Vallejo, qui fut l'amante du mafioso, venait de raconter dans ses Mémoires les relations cordiales qu'entretenaient les deux hommes.


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