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Astrid Betancourt: «Le supplice d'être enchaînée»

03/03/2008 - Le Matin

La situation d'Ingrid Betancourt, otage des FARC depuis plus de six ans, se fragilise de façon dramatique. Sa libération est une question de vie ou de mort. Dans "Le Matin" aujourd'hui, une interview de sa soeur Astrid Betancourt

Astrid Betancourt, la soeur d'Ingrid, s'est entretenue longuement, vendredi dernier, avec Luis Eladio Perez, un compagnon de captivité d'Ingrid, libéré mercredi dernier. Un récit poignant.

Pourquoi tant d'émotion? Que vous a dévoilé Luis Eladio Perez?

J'ai d'abord remercié Luis Eladio de tout mon coeur car, à travers la lettre qu'Ingrid a envoyée à maman, j'ai pu voir à quel point il a protégé Ingrid pendant sa captivité et comment il a rendu «plus supportables» les années où il a été dans le même campement que ma soeur. Mais Luis Eladio, fondant en larmes, m'a tout de suite dit: «Non, Astrid, c'est moi qui dois ma vie à Ingrid. C'est elle qui m'a sauvé.» Durant sa détention, il a fait trois infarctus et deux comas diabétiques. C'est Ingrid qui l'a soigné! Il m'a même avoué qu'Ingrid lui lavait ses vêtements. Il a une reconnaissance éternelle pour elle. Il m'a dit qu'il n'avait jamais rencontré une personne ayant autant de valeurs humaines, d'intelligence, de générosité d'esprit. D'ailleurs, Eduardo Geshem, un des autres otages libérés, a dit à ma mère en la voyant: «Yolanda, si je suis en vie, c'est grâce à Ingrid. J'ai moi aussi eu un infarctus. Elle m'a soigné. Si Ingrid n'avait pas été là, je ne serais plus de ce monde. Luis Eladio nous a remerciés d'avoir «internationalisé» la tragédie des séquestrés colombiens, sinon il n'aurait jamais été libéré. Cela m'a aussi beaucoup émue car c'est la première fois que j'entendais cela de la part des otages libérés. Gloria Polanco, Eduardo et Orlando l'ont également dit à maman! Et nous, bien sûr, nous savons que si cela a été possible, c'est parce que la France et la Suisse n'ont pas ménagé leurs efforts depuis six ans...

Selon les dires de Luis Eladio Perez, Ingrid est maltraitée par les guérilleros...

Oui, maltraitée, car étant non seulement privée de liberté, elle doit subir le supplice d'être enchaînée, ce qui est très dur pour elle. Mais Luis Eladio m'a raconté que la souffrance d'Ingrid était amplifiée à l'extrême en raison du comportement qu'ont envers elle les prisonniers de guerre, officiers et policiers qui se trouvent dans le même campement. Ces hommes s'en prennent à Ingrid. Leur attitude envers ma soeur dépasse l'entendement. Ils se comportent comme des animaux, et Luis Eladio a dû plusieurs fois se battre à mains nues pour défendre ma soeur. En sortant, il a tout de suite demandé au président Chavez de faire en sorte qu'Ingrid soit au plus vite mise hors de portée de ces personnes dans un autre campement.

La situation est donc bloquée pour la libération d'Ingrid. Après ces six libérations unilatérales, les FARC attendent-elles un geste de la part du gouvernement colombien? Qu'en est-il maintenant après la mort de Raul Reyes?

Les FARC n'ont à aucun moment dit de manière explicite qu'elles ne procéderaient plus à des libérations unilatérales. Il est écrit qu'elles attendent la démilitarisation de Pradera et Florida pour procéder à l'échange humanitaire entre les «prisonniers de guerre» et les guérilleros. Or Ingrid n'est pas une prisonnière de guerre mais un otage civil! Piedad Cordoba nous a répété, à ma mère et à moi à Bogotá la semaine dernière, lors de la commémoration de la 6e année de captivité d'Ingrid, que les FARC n'ont pas écarté l'idée de libérer Ingrid par une libération unilatérale.

Pensez-vous que la mort de Raul Reyes remette en cause la dynamique des libérations unilatérales?

La mort de Raul Reyes prouve bien qu'il y a un conflit armé en Colombie. Pour que cette guerre cesse, le gouvernement colombien doit reconnaître l'existence du conflit armé et permettre à la communauté internationale de prêter ses lumières afin de rentrer dans une étape de négociation. Le président Chavez a proposé la création d'un groupe de pays avec la présence de représentants des FARC et du gouvernement colombien pour faire une feuille de route qui passerait par l'accord humanitaire avant de s'acheminer vers la paix.

Votre soeur est très affaiblie. Pensez-vous que ses jours soient comptés?

Je suis pleine d'espoir pour plusieurs raisons: le ministre Kouchner s'est entretenu avec le président Chavez et a fait des propositions d'engagements concrets. Ces propositions ont été travaillées de manière précise avec Piedad Cordoba; le président Sarkozy s'est engagé personnellement à se rendre dans la jungle pour accueillir Ingrid. Tout cela offre une opportunité historique sans précédent aux FARC.

Pensez-vous la retrouver dans les jours qui suivent?

Je n'ai jamais douté de la retrouver et je nourris chaque jour davantage cette certitude en moi. J'ai de l'admiration pour Ingrid, sa résistance contre toutes ces souffrances, son extraordinaire grandeur d'âme. Quand je pense aux ressources d'humanité qu'elle a trouvées en elle pour sauver la vie de Luis Eladio et d'Eduardo tout en maintenant le cap de l'espoir pour elle, je suis bouleversée. Luis Eladio m'a raconté qu'Ingrid nous avait envoyé à maman et à moi des T-shirts lui appartenant! A Méla une ceinture, à Loli un sac pour ses livres, à Anastasia, ma fille, un chapeau, et à mon fils Stanislas une casquette. Tous ces cadeaux faits de ses propres mains.

Hugo Chavez menace d'attaquer la Colombie

Le président vénézuélien Hugo Chavez a ordonné hier à l'armée de déplacer dix bataillons à la frontière entre le Venezuela et la Colombie, au lendemain de l'élimination du chef des FARC en territoire équatorien. Il a également décidé de la fermeture de sa mission diplomatique à Bogotá, suivi de l'Equateur, qui a protesté contre l'incursion en rappelant son ambassadeur.

M. Chavez a averti que les opérations colombiennes de la veille, qui se sont déroulées en partie en territoire équatorien et qui se sont soldées par la mort du leader des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) Raul Reyes, pourraient provoquer une guerre dans la région. Ces annonces portent la tension entre les deux pays à son point culminant depuis l'arrivée au pouvoir du socialiste Hugo Chavez il y a neuf ans.

Ni le ministre des Affaires étrangères colombien, ni l'état-major, interrogés après les obsèques à Bogotá d'un soldat tué dans l'opération de samedi, n'ont commenté ces annonces. L'Equateur a de son côté annoncé le rappel de son ambassadeur à Bogotá pour protester contre l'attaque de l'armée colombienne contre les FARC sur le territoire équatorien. Grand pourfendeur des Etats-Unis, M. Chavez a qualifié la Colombie, gouvernée par la droite soutenue par Washington, d'»Etat terroriste» et considéré que son président Alvaro Uribe est «un criminel».

Hier matin, la Colombie a reconnu avoir attaqué samedi un camp des FARC sur le sol équatorien..


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