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De passage à Genève pour le Conseil des droits de l'homme des Nations unies, Francisco Santos, le vice-président colombien, s'est livré au Temps. Il évoque notamment le rôle de facilitateur de la Suisse entre Bogota et les Forces armées révolutionnaires de Colombie, alors que le processus se trouve dans une phase tendue. Et la présence de membres de la guérilla marxiste en Suisse.
Le Temps: Votre président Alvaro Uribe a récemment déclaré qu'il privilégiait la voie militaire pour libérer les otages des FARC. La médiation de l'Espagne, de la France et de la Suisse n'a-t-elle donc actuellement plus de raison d'être à vos yeux?
Francisco Santos: Le président Uribe a simplement dit que le gouvernement colombien ne peut pas écarter l'idée de libérer les otages par la voie militaire. Notre actuel ministre des Affaires étrangères, Fernando Araujo, qui était otage des FARC, a pu s'échapper lors d'une opération militaire, ce qui prouve que nous pouvons réussir ainsi. Mais nous continuons à penser que le rôle des médiateurs est important.
– Les signaux contradictoires de Bogota ne facilitent pas leur travail... Alvaro Uribe a encore déclaré le mois dernier qu'il écartait toute idée d'accord humanitaire, puis, le jour du 5e anniversaire de la détention d'Ingrid Betancourt, qu'il voulait un contact avec les FARC, mais «sans intermédiaires»... Qu'attendez-vous exactement de la Suisse?
– La première chose que nous voulons est que les FARC reçoivent les facilitateurs suisses, espagnols et français, ce qu'ils ne font pas.
– L'émissaire suisse ne rencontre-t-il pas régulièrement des membres des FARC dans la jungle?
– Pas ces derniers mois, alors que Bogota avait à nouveau autorisé le travail des médiateurs. Nous nous sommes toujours montrés ouverts à toute négociation, le gouvernement colombien a d'ailleurs revu ses exigences à la baisse, mais les FARC, eux, n'ont jamais fait le moindre effort et continuent d'agir en totale contradiction avec le droit international humanitaire et les Conventions de Genève. Pour danser un tango, il faut être deux, or les FARC n'ont jamais voulu entrer sur la piste. Le président Uribe avait même accepté le plan de la Suisse, de l'Espagne et de la France présenté en décembre 2005, qui proposait un terrain démilitarisé pour parvenir à un accord humanitaire, mais les FARC n'ont pas bougé. En guise de réponse, ils ont posé une bombe dans une école militaire. Comment voulez-vous aller de l'avant ainsi?
– Un ou plusieurs représentants des FARC vivraient en Suisse et la Suisse héberge leur site internet. Cela vous irrite-t-il?
– Je respecte la neutralité de la Suisse mais une organisation qui est terroriste l'est partout dans le monde! Les FARC ne font qu'abuser des territoires où ils peuvent se rendre en toute quiétude, pour exercer leurs activités illicites, en inondant notamment le marché européen de leur trafic de drogue. Ils en profitent également pour promouvoir leur agenda de haine et de terreur. C'est leur seul programme!
– La Suisse ne considère qu'Al-Qaida comme organisation terroriste, sur la base d'une décision du Conseil de sécurité de l'ONU....
–... Et moi je vous dis que c'est difficile à comprendre: les FARC répondent à tous les critères qui font d'Al-Qaida une organisation terroriste! Ils fonctionnent de la même manière. Le fait que la Suisse héberge des membres des FARC entre en contradiction avec le rôle de paix qu'elle veut jouer en Colombie!
– Que savez-vous exactement de la présence des FARC en Suisse?
– Nous avons des preuves que les FARC passent par la Suisse, qu'ils l'utilisent comme plate-forme politique et qu'ils se cachent notamment derrière des organisations à but social. Des représentants de groupes colombiens illégaux sont aussi en Suisse pour défendre les idées des FARC.
– Mais y a-t-il un «ambassadeur» des FARC en Europe qui vivrait en Suisse?
– Nous savons en tout cas qu'un membre influent des FARC se déplace souvent et très facilement en Suisse. C'est leur principal porte-parole pour les relations internationales. Il s'agit d'une femme.
– La Colombie est en plein processus de réconciliation et d'indemnisation des victimes dans le cadre du démantèlement des groupes illégaux. Où en est ce processus compliqué?
– Plus de 30 000 paramilitaires ont été démobilisés, 18 000 armes de haut calibre rendues et 10 000 guérilleros ont été réintégrés, sur une base volontaire, dans la société civile. Par ailleurs, le processus de paix avec l'ELN, deuxième guérilla de Colombie, où la Suisse joue aussi un rôle de facilitateur, avance bien. Pour les paramilitaires, nous proposons à leurs leaders des peines réduites – et non une amnistie – en échange de vérité, justice et réparation. Notre gouvernement soutient le travail de la Cour suprême qui a encore récemment poursuivi des parlementaires pour leurs liens avec les paramilitaires. Un tel programme de réinsertion n'a jamais été mené dans aucun pays d'Amérique latine à un tel niveau. N'oubliez pas qu'en 1992, Pablo Escobar, le plus grand trafiquant de drogue de tous les temps, était membre du Congrès. Et des parlementaires ont fait campagne avec de l'argent des trafics de drogue. Nous ne voulons plus de cela et devons aujourd'hui traiter le mal à la racine, avec transparence. Peu importent les coûts. Les décisions que prennent les pays développés à propos de ce processus seront déterminantes s'agissant de son succès. Nous espérons donc que spécialisée, de son expertise technique. Nous attendons aussi de la Suisse qu'elle nous aide à ouvrir des portes pour faire valoir notre crédibilité, afin que nous puissions notamment accueillir des investissements et améliorer notre situation économique. C'est très important: quelqu'un qui a une bonne situation et un emploi ne sera pas tenté de faire partie d'un groupe illégal et de s'adonner au trafic de drogue!le gouvernement et les citoyens suisses, qui savent très bien ce qu'est la paix, nous aideront dans ce difficile processus de transition. Notre principale difficulté pour l'instant est d'éradiquer les trafiquants de drogue.
– Quelle aide attendez-vous concrètement de la Suisse dans ce processus? Avez-vous un message particulier à faire passer à notre ministre des Affaires étrangères?
– Micheline Calmy-Rey est une bonne amie, avec qui j'ai toujours eu des discussions très franches! Nous avons besoin de la compréhension de la Suisse, de son aide
Un parcours accidenté
Francisco Santos, 41 ans, a été élu vice-président de Colombie en mai 200 2 , lorsque Alvaro Uribe a accédé à la présidence du pays. C'est un journaliste en exil qui est appelé à seconder le président: Francisco Santos avait quitté la Colombie en mars 2000 en raison de menaces de mort des Forces armées révolutionnaires de Colombie, souligne le site officiel de la présidence. Et c'est à Madrid qu'il a trouvé refuge, où il a travaillé durant deux ans au sein du journal El Pais . Francisco Santos a auparavant été directeur du quotidien colombien El Tiempo , dont sa famille est propriétaire. En 1990, il a été enlevé, avec dix autres journalistes, par le baron de la drogue Pablo Escobar, ce dernier tentant d'obtenir du président d'alors, la promesse de ne pas extrader des trafiquants de drogue vers les Etats-Unis. Dès sa libération huit mois plus tard, il a passé une année à l'Université de Harvard, aux Etats-Unis. De retour en Colombie en 1992, Francisco Santos a fondé «Pais Libre», une organisation destinée à aider les victimes d'enlèvements et leur famille.