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En Colombie, on recense 3 000 otages dont 58 sont des « politiques », enlevés par les FARC afin d’être échangés contre des prisonniers. Mais l’accord humanitaire conclu entre le gouvernement et la guérilla pour leur libération s’enlise tandis que la population civile reste prise entre deux feux.
Le cas d’Ingrid Betancourt n’est pas isolé. L’enlèvement de personnalités politiques a débuté en 2000 avec l’enlèvement du député O. Lizcano. Cette nouvelle stratégie des FARC prend ses racines bien des années auparavant. Au début des années 1990, le mur de Berlin tombe et, avec lui, de nombreux appuis financiers et logistiques fournis aux FARC par les pays du bloc de l’Est. La perte de ces soutiens les compromet de manière décisive dans le narcotrafic, l’extorsion et l’enlèvement contre rançon dont les indices explosent. Les FARC lancent alors une stratégie d’attaques de bases militaires au terme desquelles ils prennent en otages nombre de soldats et de policiers survivants pour lesquels ils ne demandent pas de rançon mais exigent un geste politique : l’échange de prisonniers « de guerre ». En juin 1997, 70 soldats et policiers sont cependant libérés unilatéralement par les FARC. Le premier échange a lieu en 2001, quinze guérilleros sont échangés contre 42 soldats et policiers.
Fortes de ce succès, les FARC élargissent l’enlèvement d’otages aux personnalités politiques civiles. Durant les six années suivantes, 27 députés, sénateurs, ex-ministres, gouverneurs, candidats à la présidence et trois militaires américains (en opération sur le territoire colombien) viennent rejoindre le groupe des 33 soldats et policiers qui n’ont pas eu la chance d’être libérés en 2001. Aujourd’hui, ils sont 58, deux d’entre eux ont été assassinés par les FARC pendant une tentative de libération (voir cidessous). Par groupe de dix, ils sont disséminés dans la forêt vierge. Leur libération dépend d’un accord humanitaire entre le gouvernement du président Uribe et les FARC, qui devrait déboucher sur un nouvel échange. Mais, la situation en 2006 n’a jamais été aussi compliquée. Les deux parties en jeu rivalisent d’entêtement, de duplicité, qui n’épargnent pas la population civile et bafouent le droit international humanitaire censé protéger les droits des combattants et des civils. La confusion dans l’appréciation de la situation colombienne face aux traités internationaux ne fait qu’accentuer la crise.
Lorsqu’il existe un conflit armé interne et que l’existence de celui-ci est reconnue par le gouvernement légitime, il y a obligation pour les deux parties en jeu de respecter le droit international humanitaire et les Conventions de Genève. Bien que la Colombie ait signé l’ensemble de ces mesures internationales, le président Uribe se refuse à reconnaître que son pays vit un conflit interne.
CONTROVERSE AUTOUR DU CONFLIT ARMÉ
« Il n’y a pas de conflit armé mais une menace terroriste », affirme-t-il, s’alignant sur la conjoncture post-11-Septembre et le discours de « croisade antiterroriste » du président G.W. Bush. « Dans les sociétés démocratiques, il n’existe pas de neutralité des citoyens face au délit… Les civils étant les principales victimes de la guérilla, ils doivent adopter une position active contre ces groupes », ajoute-til, en totale contradiction avec le droit international humanitaire.
Paradoxalement, il forme son armée au respect de ce droit et autorise des organismes internationaux comme la Croix rouge internationale, le Haut-commissariat des Nations unies pour les Réfugiés à opérer sur son territoire. L’incohérence de cette position lui permet de jouer alternativement sur tous les plans et de bénéficier de la complaisance des pays étrangers engagés dans le processus de facilitation. « Le gouvernement colombien peut écouter les voix qui viennent de l’étranger mais il fait ce qu’il veut, c’est un pays souverain et démocratiquement élu… Il est difficile de donner des leçons. Pendant le conflit algérien, nous n’avons pas reconnu non plus un conflit interne ! Cependant la France reconnaît l’existence d’un conflit interne en Colombie et considère les FARC comme groupe terroriste » affirme, M. Rohou, ambassadeur de France en Colombie. Les FARC figurent sur la liste des organisations terroristes dressée par les États-Unis (septembre 2001) et l’Union européenne (2001 et 2004, Journal officiel de l’Union européenne). Conflit armé, guérillas, droit international humanitaire, terroristes, souveraineté, accord humanitaire et lutte antiterroriste, autant de concepts discordants pour décrire la situation en Colombie, qui ne facilite ni l’application bilatérale du droit international humanitaire ni le rapprochement des deux parties à la table des négociations, ni l’esquisse d’une issue à la « guerre interne » dont sont victimes des milliers de civils Colombiens et à la libération des otages.
Bien qu’il n’y ait pas de différence entre les conditions de captivité des trois mille otages et de la douleur de leurs familles, ils sont cependant scindés en deux groupes : les otages « financiers » – aux mains de divers groupes et libérables contre rançon –, en majorité écrasante et les otages « politiques » – aux mains des FARC et libérables contre un échange de prisonniers. Les premiers vivent seul leur calvaire, sans publicité, ni appui international. Quant aux seconds, enjeu du bras de fer entre le gouvernement et la guérilla des FARC, ils retiennent l’attention de la communauté internationale. Mais, pour être libérés – échangés –, il faudrait préalablement que les deux parties négocient. Sur le point d’aboutir, ce rapprochement a échoué à plusieurs reprises au cours des dernières années, la dernière tentative, en octobre 2006, suite à l’attentat des FARC à l’école militaire de Bogotá (vingt blessés). Aussitôt, le président Uribe a ordonné la suspension de toute recherche d’un accord humanitaire et le sauvetage militaire des cinquante-huit otages. Un dramatique retour à la case départ.
LE « GROUPE DES 58 »
Dès le lendemain, l’ensemble des familles du « groupe des 58 » s’est insurgé contre cette « condamnation à mort » qui réduit à néant tous leurs espoirs de revoir vivant leurs êtres chers et qui, selon Angela, la femme du sénateur Luis Perez enlevé voilà cinq ans, « viole les principes de base du droit international humanitaire qui garantit la protection des personnes privées de liberté et les protège contre les dangers du conflit armé ». Elle vient de déposer en ce sens un recours en tutelle contre le président Uribe. « La liberté des Colombiens ne peut pas se payer au prix de quelques morts sur l’hôtel des sacrifices. Là est votre grand enjeu, M. le Président. Il ne sert a rien aux morts d’être libres », écrivait déjà son mari en 2003, depuis son lieu de captivité, au président Uribe.
Maria Teresa, femme du colonel Luis Mendieta, enlevé voila huit ans et qui n’a pas été libéré lors de l’échange de 2001, confie : « Le sauvetage militaire du gouverneur Gaviria et de l’ex-ministre de la défense Echeverry en mai 2003, nous a laissé un goût amer. Ce sont deux cadavres que les familles ont reçus. Nous voulons les revoir vivants et nous devons insister pour que l’accord humanitaire se réalise. Un jour, nous devrons être capables de laisser tomber la rancoeur au profit du pardon et de l’oubli pour que cesse enfin ce conflit. » Ce que la veuve du gouverneur réitéra au lendemain de l’échec du sauvetage : « Je continue de croire que le chemin à suivre est celui du pardon et la réconciliation. »
Cependant, le gouvernement comme les FARC semblent insensibles à ce type de considération. Le président Uribe continue d’appliquer les plans – de guerre — Colombie et Patriote contre les FARC, avec le soutien financier de Washington. Il a extradé devant la justice américaine deux commandants de cette guérilla accusés de délits commis en Colombie mais ayant porté atteinte à la sécurité nationale américaine. Une politique qui ne fait qu’envenimer l’atmosphère et durcir la position des FARC qui ont inclus ces deux commandants dans la liste des prisonniers à échanger ! Un accord humanitaire et la libération du « groupe des 58 » semblent plus éloignés que jamais.
Sylviane Bourgeteau