L'envoyé spécial de Paris Match à Bogota a rencontré le vice-president colombien Francisco Santos.
Lui-même ancien journaliste, et bien placé pour connaître le monde des media (sa famille possède deux des plus importants journaux en Colombie : El Tiempo et Semana), Francisco Santos sait manifestement comment les utiliser pour faire passer "sa" version des événements.
Paris-Match lui donne ici une tribune pour exposer ses idées, sans contrepartie. Dans cet article, il mêle très habilement des vérités, des demi-vérités et des contre-vérités. Il joue parfois sur les mots pour éluder les vraies questions; mais ce qui est important c'est surtout ce qu'il ne dit pas. Que dit le vice-président de Colombie ? essayons de décoder :
“Les Français ignorent la réalité. Chaque initiative, chaque hommage ne fait qu’élever le prix d’Ingrid et compliquer sa sortie”
- Contre-vérité : voir à ce sujet la page "faut-il médiatiser ?"
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Si Ingrid a pu, elle, bénéficier de toute l'attention médiatique, les 3000 autres sont, eux, précisément dans le cas contraire. Et il suffit d'observer leur situation pour comprendre que, loin de rendre leur libération plus facile, l'indifférence générale des média et de leur gouvernement n'a fait que prolonger sans fin leur détention : les 50 militaires qui font partie avec Ingrid des "échangeables" ont entamé en novembre 2004 leur HUITIÈME année de détention (on ne parle que des survivants... bien d'autres n'ont pas survécu aux conditions très difficiles de leur détention, ne fût-ce qu'au point de vue sanitaire).
“Ce qu’ils veulent, c’est obtenir la libération d’une partie importante de leurs effectifs, notamment des cadres emprisonnés”
“L’échange tel que le conçoivent les Farc entraînera plus de cocaïne dans les rues de Paris, plus d’enlèvements et d’attentats terroristes dans celles de Colombie”
- Contre-vérité : même si les Farc sont effectivement impliqués dans le trafic de drogue, ce sont les paramilitaires, alliés objectifs de l'armée colombienne, qui sont les vrais barons de la drogue - et c'est avec eux justement que le gouvernement colombien est en train de négocier des accords très controversés, entre autres parce qu'ils pourraient conserver les immenses fortunes acquises illégalement et les terres volées aux paysans.
Si on regarde les choses objectivement, on peut s'attendre à ce que ce soit le "blanchiment" des paramilitaires qui est actuellement en cours en Colombie, qui entraîne effectivement plus de cocaïne dans les rues de Paris et d'ailleurs (lire à ce sujet l'interview sur RISAL du R.P. Javier Giraldo sur la "paramilitarisation" de la Colombie). Un accord humanitaire avec les Farc par contre n'a aucun rapport proche ou éloigné avec le problème de la drogue.
“Ce sont les Farc qui sont intransigeants, le gouvernement, lui, a fait plusieurs tentatives qui ont été rejetées”
- Francisco Santos ne craint pas de dire dans le même article une chose et son contraire.... Les Farc ont effectivement d'abord exigé pour la tenue des négociations la démilitarisation de 2 départements (42.000 km2). Ils ont en ce moment ramené leurs exigences à la démilitarisation temporaire de deux municipalités, pour les négociations et pour l'échange de prisonniers. Dans la bouche de Santos cela devient "Un jour, elles ont cette exigence, le lendemain une autre"... Le fait est qu'à plusieurs reprises les FARC ont accepté les propositions négociées par des missions de bons offices (l'ONU, l'Eglise, et dernièrement la Suisse), et qu'à chaque fois c'est le président Uribe lui-même qui a fait échouer les solutions proposées.
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La proposition de négocier chez le Nonce Apostolique était une proposition de l'Eglise, leur idée était d'aller proposer aux Farc des libérations unilatérales de part et d'autre ( soldats malades et femmes contre 5 guerilleros); l'Eglise recevrait ensuite chez le Nonce les négociateurs des Farc et le Négotiateur du Gouvernement, avec la garantie de la présence de la Communauté Internationale. L'Eglise a d'abord demandé au Gouvernement si cette option lui convenait , et la réponse a été affirmative. Mais avant même que l'Eglise ait pû en parler aux Farc, le Gouvernement a fait un communiqué public en faisant croire que cette proposition venait de lui, ce qui a été interprété par les Farc comme une imposition, et ils n'ont évidemment pas accepté.
“Il n'y a pas de conflit armé en Colombie, mais simplement une guerre contre le terrorisme”
- C'est assez choquant d'entendre cette affirmation, dans un pays où d'après Amnesty International le conflit (qui dure depuis plus de 40 ans) a coûté la vie à plus de 60.000 personnes depuis 1985, et où près de trois millions de personnes ont été déplacées par la force et chassées de leurs village... Les guérilleros dont les Farc demandent la libération ont été pour la plupart capturés en uniforme, les armes à la main, dans des combats avec l'armée régulière.
- A de multiples reprises, des juristes colombiens et étrangers ont statué que le conflit en Colombie était bien un "conflit armé interne" tel que défini par la Convention de Genève. Ce n'est pas seulement l'opinion d'Amnesty International, c'est également celle de James Lemoyne, le délégué spécial de Kofi Annan en Colombie et celle de Mme Calmy Rey , ministre des Affgaires Etrangères de Suisse lors d'un Forum qui a eu lieu à Genève en novembre 2004. Cette prise de position a été aussi clairement documentée la semaine dernière dans le rapport de la délégation de 8 parlementaires belges qui se sont rendus à Bogota pour y étudier le problème.
- Santos joue habilement sur les mots : "il n' a pas, en Colombie, de guerre civile". Les termes sont différents. Si effectivement il y a un conflit armé interne, ce n'est pas à proprement parler une guerre civile. C'est plutôt une guerre contre les civils. Et les agresseurs sont non seulement les Farc, mais également (surtout ?) les paramilitaires, alliés objectifs du gouvernement, et même dans certains cas l'armée colombienne elle-même (voir "L'armée colombienne massacre des villageois").
On peut s'interroger sur les critères d'appelation d'un "Conflit armé" : Santos introduit une notion (la légitimité ou non de l'enjeu du conflit) qui n'est pas du tout celle du législateur au moment de la Convention de Genève, qui était de sauver des vies humaines, non de statuer sur le bien fondé d'un conflit. De toute manière, ce n'est pas une des parties engagées dans un conflit qui peut se porter juge pour le qualifier ou le disqualifier.
La conclusion d'accords humanitaires dans le cas de conflits armés est une recommandation du Droit Humanitaire International que la Colombie s'est engagée à respecter. D'où la stratégie récente du gouvernement colombien de refuser d'employer ce terme et de le remplacer par une "guerre contre le terrorisme", façon habile de se décharger de ses responsabilités.
Il y a une question que Paris-Match n'a pas posée, mais qui a été posée la semaine dernière par la délégation parlementaire belge qui a rencontré le Vice-Président :
"Si vous refusez de négocier un accord humanitaire, et puisque vous savez qu'une tentative de libération par la force entrainera presque certainement la mort des otages, quelle solution proposez-vous alors pour sauver ces derniers ?
...Le vice-Président Santos n'a pas répondu et est passé à un autre sujet ...