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Le bonheur et la honte

11/05/2006 - La Libre

A Buenos Aires, les Mères de la Place de Mai ont cessé de manifester après 25 ans de lutte. Sur les places de Medellin, les familles des victimes du conflit colombien ont pris le relais.

une carte blanche de Matthieu De Nanteuil, sociologue et philosophe, professeur à l'UCL (Université Catholique de Louvain) et membre du Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique (LISE-CNRS, Paris). Matthieu De Nanteuil est un des responsables de l'association "Ingrid Por La Paz" qui regroupe les comités Ingrid Betancourt de Belgique.

Les premiers bourgeons percent sous la croûte vieillissante d'un hiver déjà loin, les lumières se prolongent, s'allègent d'une sorte de poids silencieux. Mai. L'avancée tremblante du jour, la mort changée en vie par le truchement d'une fête religieuse ou laïque, d'un brin de muguet, d'un flirt en bandoulière. Et puis, la rue. Ces rires d'enfants dans la rue qui reviennent, délivrés des griffes de l'hiver, mêlés à la poussière du soir. Mai. Sa lumière, ses espoirs, ses rires et, dans cette caisse de résonance entre deux époques, tous les échos du monde.

Il y a quelques mois, à Buenos Aires, les Mères de la Place de Mai cessaient de manifester parce qu'après plus de 25 années de lutte quasi-quotidienne, elles avaient enfin obtenu gain de cause: que les responsables des disparitions, tortures et assassinats de leurs maris, fils, frères et amis soient traduits en justice et que les corps aimés leur soient restitués. Sur les places venteuses de Medellin ou de Bogota, les familles des victimes du conflit colombien ont pris le relais.

Elles manifestent leur soutien indéfectible à leurs proches, exigent la fin de l'impunité pour ceux qui séquestrent, torturent ou assassinent, réclament l'instauration d'un accord humanitaire entre les guérillas - Farc, ELN, principalement - et le pouvoir en place. Avec ce mot d'ordre, si simple: «por la libertad, con dignidad». Contre l'option va-t-en-guerre d'un gouvernement qui refuse toute négociation, protège l'action des paramilitaires responsables de la quasi-totalité des homicides envers les défenseurs des droits humains, laisse l'injustice sociale faire le lit d'une violence ordinaire, dans laquelle les guérillas puisent le ressort inespéré de leur entêtement et de leur fanatisme.

Des voix pour la paix, auxquelles font écho 1 607 villes ou communes à travers le monde qui, en ce mois de mai, ont déjà élu Ingrid Betancourt citoyenne d'honneur, pour exprimer leur soutien à chaque séquestré colombien, maintenir la pression internationale en faveur de l'accord humanitaire et rappeler que, dans un monde saturé de technique et d'inégalités, la politique authentique commence avec le courage de quelques êtres, dont la vie bâillonnée est le prix d'un engagement sans faille pour le droit et la démocratie.

Mai, mélange de chaos et de résistances. Et soudain, cette nouvelle à rebours de l'Histoire, officialisée il y a quelques semaines, peu avant l'élection présidentielle qui aura lieu à la fin du mois: Clara Rojas, directrice de campagne d'Ingrid Betancourt, aurait eu un enfant en captivité il y a plus d'un an, «un enfant désiré», précise Jorge Botero, le journaliste colombien qui publie l'information dans un livre récent. La nouvelle dérange, fait scandale.

En 2005, le bureau de la commission des droits de l'homme de l'Onu a «continué à enregistrer des plaintes pour disparitions forcées». Ces agissements, «confirmés par la découverte de fosses clandestines, individuelles ou collectives», sont le fruit de «l'omission de l'appareil d'Etat ou des liens observés, dans certaines régions, entre fonctionnaires et paramilitaires. Avant d'être exécutées, les victimes ont été démembrées pour occuper moins d'espace». Par ailleurs, «les agressions contre la population civile et attentats aveugles attribués aux Farc ont de lourdes conséquences pour les civils. Dans certains cas particulièrement graves, des enfants ont été touchés parce que leur école servait de base d'opérations ou se trouvait à proximité de l'objectif visé». Est-on sûr de ce qui fait scandale?

Au-delà de la réalité elle-même - invérifiable dans les conditions actuelles de la guerre -, il y a dans cette nouvelle la mémoire de l'acte exemplaire de Clara, qui décida de suivre Ingrid jusqu'à sa descente aux enfers par fidélité à un idéal. Il y a surtout ce rappel, simple et foudroyant, que la routine nous fait trop souvent oublier: les vivants emprisonnés sont bien, oui, des vivants et non des choses, des uniques, des irremplaçables. Des coins enfoncés dans la logique du chiffre qui nous lie au néant.

Dans un livre magnifique, Nancy Huston faisait dire à l'un de ses personnages, juif hongrois rescapé des camps de la mort, témoin impuissant des exactions commises en Algérie: «Et en Algérie, combien de frères suppliciés, démembrés, massacrés, morts beaucoup. Andràs connaît les chiffres, comme pour son peuple à lui, les chiffres inouïs, inimaginables. Il s'agit de les imaginer un par un, de ne pas glisser dans la paresse de la pensée et parler en milliers, mais se souvenir: chaque homme un enfant, chaque femme une veuve ou une mère en deuil, chaque tête éclatée un monde éteint. Alors venez maintenant, il faut manifester».

Mai. La Place du même nom, piétinée par les larmes et les luttes, prendra demain d'autres formes, d'autres noms.

Comme cette petite place d'un village de la Drôme d'où partent les lettres de ceux qui, par quelques mots, veulent signifier leur soutien à tous les séquestrés de Colombie (ndlr. voir http://www.Aeropostale-3000.org). Mai, posé entre deux époques, pour dire le bonheur d'une vie plus forte que tous les enfermements et la honte de notre consentement à l'irréparable. A moins d'entendre l'appel de Nancy Huston: «Alors venez maintenant, il faut manifester».


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