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Les élections présidentielles du 28 de ce mois en Colombie ont un air de référendum sur l’administration d’Álvaro Uribe, président de droite aspirant à renouveler son mandat. Ce jour-là, on saura si les Colombiens veulent que le conflit interne redouble d’intensité ou s’ils préfèrent donner une préférence à une solution politique.
par Constanza Vieira
Curieusement, ce dilemme n’est pas abordé dans les questions des sondages préélectoraux. Tout au moins, on ne publie pas les réponses comme cela se faisait par le passé.
Si les sondages disent vrai, il n’y aura pas de second tour et le président qui promeut la guerre totale contre la guérilla paysanne des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) l’emportera avec une majorité de près de 55% des votes.
Le scénario des élections de 2002 se répéterait : Uribe avait évité le second tour en remportant 53% des suffrages avec un taux d’abstention proche de 54% en brandissant comme slogan de sa campagne la promesse de la défaite en à peine deux ans de cette guérilla qui porte les armes depuis 42 ans.
Même si quatre ans plus tard les FARC semblent toujours être puissantes sur le plan militaire, la majorité de ceux qui appuient Uribe argumentent qu’il lui faut encore du temps pour pouvoir montrer les résultats de cette chasse aux guérilleros.
« Uribe représente la poigne de fer. Donc, si les gens votent pour Uribe, ils votent en faveur de la manière forte », déclarait à IPS Ana Fernanda Urrea, experte en recherche politique et électorale.
Cependant, la préférence pour le mandataire s’érode lentement et ce phénomène paraît être dû aux scandales croissants qui impliquent des hauts fonctionnaires de son gouvernement et des responsables de sa campagne électorale avec des paramilitaires d’extrême droite intimement liés au narcotrafic.
Mais, si l’on en croit les sondages réalisés dans au moins 30 des 1 098 municipalités de ce pays andin, même une alliance entre tous les autres candidats présidentiels ne parviendrait pas à abattre ce colosse dont les partisans ont obtenu 70% des sièges au Sénat et à la chambre basse lors des dernières élections parlementaires (12 mars 2006).
Face à Uribe, l’ex-ministre Horacio Serpa se présente pour la deuxième fois pour le Parti libéral (social-démocrate). Il avait accepté le poste d’ambassadeur auprès de l’Organisation des Etats américains (OEA) et est crédité de 15% des intentions de vote (ce pourcentage a tendance à baisser).
Pour le parti de gauche, le Pôle démocratique alternatif, c’est l’ex-président de la Cour constitutionnelle et sénateur Carlos Gaviria qui se présente. Libéral de gauche, les intentions de vote en sa faveur ont une tendance à la hausse mais ne représentent que 13%.
Les intentions de vote pour les autres candidats se maintiennent en dessous de la marge d’erreur : Antanas Mockus, qui a été deux fois le maire de Bogota et l’ex-ministre Enrique Parejo.
L’autre ex-Ministre, Álvaro Leyva, qui proposait une stratégie pour arriver à un cessez-le-feu en six mois, vient de retirer sa candidature dimanche dernier [14 mai] en alléguant le manque de garanties pour le financement de sa campagne et le fait que les autorités, au lieu de le protéger, ne cessent de le « terroriser ».
« Techniquement, il est impossible de renverser la tendance. Ou alors les sondages sont vraiment très mal faits », comme cela a déjà été le cas lors d’autres élections. Mais, selon Urrea, la différence entre le favori et le deuxième n’était pas aussi abyssale qu’aujourd’hui.
Néanmoins, « on ne sait pas ce qu’il va se passer » avertit Urrea.
Alors que la population rurale « est toujours très manipulable par les maquinarias (le clientélisme des politiques) et a peur » des acteurs armés illégaux, « on observe dans l’électorat urbain une certaine inertie, ce qui est négatif, mais le côté positif c’est qu’il est aussi beaucoup plus indépendant ».
Pour l’analyste, Gaviria pourrait créer la surprise grâce aux votes d’opinion dans les grandes villes, que les sondages ont du mal à évaluer.
En janvier 2002, les Colombiens ont vu s’effondrer trois ans de négociations de paix entre les FARC et le gouvernement conservateur d’Andrés Pastrana (1998- août 2002), actuel ambassadeur à Washington.
Au moment où il dialoguait avec les FARC, Pastrana a négocié la coopération militaire nord-américaine dans le cadre du Plan Colombie - stratégie visant à combattre la production de drogues illicites et à réduire ainsi une des sources de revenus de la guérilla tout en touchant une partie de sa base. Le Plan Colombie, au départ prévu sur cinq ans, a pris fin en décembre 2005.
Pendant ces quatre années, les Autodéfenses unies de Colombie (AUC) d’extrême droite, commandée par des capos du narcotrafic, se sont opposés et ont saboté le début des dialogues de paix avec l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional -ELN), deuxième guérilla de gauche, également apparue au milieu des années 60.
Surfant sur la déception généralisée et le ras-le-bol de la guerre, Uribe a fait un pari gagnant : sa politique de « sécurité démocratique ».
Selon Uribe, celle-ci se différencie de la doctrine de sécurité nationale (qui a provoqué des vagues de violations des droits humains sous plusieurs dictatures latino-américaines au cours du XXe siècle) parce que toute la population est invitée à coopérer activement avec les forces armées et les autres autorités pour défaire les « terroristes », comme il appelle la guérilla.
La « sécurité démocratique » prévoit le monopole étatique de la force et l’encerclement par les forces de l’Etat des régions contrôlées par la guérilla.
Même si le gouvernement reconnaît « qu’il y a encore beaucoup à faire », les chiffres officiels montrent des réductions importantes des indices de la violence, surtout à partir du moment où les AUC ont décrété un cessez-le-feu en décembre 2002.
La polémique négociation secrète entre le gouvernement et ces milices d’extrême droite, qui sont sur le point d’achever leur prétendue démobilisation totale, est au moins parvenue à ce que les capos du narcotrafic et les leaders des AUC soient dans l’obligation de se garder de commettre des crimes sous peine d’être extradés vers les Etats-Unis.
Le fait est que, durant la présidence d’Uribe, les kidnappings ont été réduits de 73% et les homicides de 40% selon les chiffres officiels de fin 2005.
Cependant, certains sondages montrent aussi que ce n’est pas la guerre qui importe le plus aux citoyens mais bien leur portefeuille.
« Selon le coefficient Gini (qui mesure les inégalités), 20% de la population appartient à la classe la plus haute et reçoit 80% des revenus totaux du pays (alors que) la classe moyenne est en voie de paupérisation », déclarait l’économiste César González, ex-président de l’Association bancaire, entité du secteur financier colombien.
Sans doute, le grand secret de la popularité d’Uribe réside-t-il dans le fait que son mandat a coïncidé avec la reprise économique qui a suivi la crise initiée en 1998, exactement sous le gouvernement de Pastrana.
La crise d’alors avait provoqué des faillites, la chute des investissements privés qui ne représentaient plus que 7% du produit intérieur brut (PIB), l’augmentation de l’émigration et du chômage. Elle s’était également reflétée dans les indices de développement humain, particulièrement en 1998, en 1999 et en 2002.
La diminution des revenus des foyers au cours de la crise a été telle que de nombreuses familles « se sont vues obligées de retirer leurs enfants de l’école, surtout dans l’enseignement supérieur » selon le Programme national de développement humain qui suit l’évolution de la mise en oeuvre par la Colombie des Objectifs de développement du Millénaire.
La relance de l’économie, amorcée début 2002 et en partie liée à des causes externes, a eu des résultats politiques positifs pour Uribe qui peut maintenant annoncer une hausse du PIB de 5,75% en 2005.
Comme l’a rappelé Uribe dimanche 14 mai, sous son gouvernement, les investissements privés ont augmenté jusqu’à atteindre 15% du PIB. Ce chiffre recouvre l’achat des grandes entreprises nationales telles que la brasserie Bavaria par les anglais de SABMiller ou celui de la Compagnie colombienne de tabac par les Etats-uniens de Philip Morris.
Le chômage est passé de 15,7 à 11,8% même si, selon de nombreux experts, le gouvernement a triché sur la façon de le calculer. Selon le mandataire, la proportion de sous-emploi culminait à 36% en 2005 pour baisser ensuite à 29%.
On impute aussi au gouvernement la manipulation des indices de pauvreté. Mais quoi qu’il en soit, Uribe prétend que la population pauvre est passée de 60 à 49% et que la population en situation d’extrême pauvreté est passée de 20 à 14% de la population totale.
Le Traité de libre-échange (TLC, sigle en espagnol) signé en février avec les Etats-Unis dont le texte final n’est toujours pas connu, a provoqué l’euphorie des secteurs productifs qui en seront les premiers bénéficiaires mais aussi le rejet de ceux qui en pâtiront, en particulier de grands secteurs dans les campagnes.
Il reste à voir de quelle manière les forces soutenant ou rejetant le TLC auront une influence sur la réélection d’Uribe. Le lundi 15 mai a débuté le Sommet national itinérant convoqué par les indigènes de tout le pays et auquel s’est joint le Congrès national agraire qui réunit les paysans organisés.
Le Sommet, qui comprend toute une série d’activités et de mobilisations dans tout le pays, se pose en adversaire de la réélection d’Uribe, du TLC, de la guerre, de la militarisation et du déplacement forcé qui touche entre 2 à plus de 3 millions de Colombiens selon que l’on prenne en compte les chiffres officiels ou indépendants.
La mobilisation milite en faveur d’une « solution politique et négociée du conflit social et armé » et contre l’impunité de la démobilisation partielle des paramilitaires. Elle réclame aussi, entre autres, la restitution des quelques 4 millions d’hectares de terre usurpés par ces milices.