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Dans la campagne de San Onofre, un gros bourg du nord de la Colombie, les fosses communes témoignent de l'horreur. En un mois, plus de 40 corps ont été exhumés, le crâne parfois défoncé ou les membres arrachés. "Et nous craignons de trouver d'autres corps" , indique le procureur de la République, Luis Carlos Osorio.
Aux ordres de Rodrigo Mercado, alias "Cadena" , les groupes paramilitaires d'extrême droite ont débarqué dans la région en 1998. "Sous prétexte d'en finir avec la guérilla d'extrême gauche, les paramilitaires ont massacré des dizaines de civils, paysans ou villageois. Et sous prétexte de financer leur guerre, Cadena et ses hommes sont devenus des narcotrafiquants" , raconte Alvaro, un professeur de la région.
"Cadena" est aujourd'hui réfugié à Santafé de Ralito, un village situé à 200 km de San Onofre. C'est là que les représentants du président Alvaro Uribe (droite) rencontrent les chefs paramilitaires pour négocier leur retour à la vie civile. Les pourparlers durent depuis deux ans. Quatre mille "paras" ont déposé les armes, 16 000 autres devraient les imiter dans les prochains mois.
En attendant, les exactions continuent. Mardi 3 mai, trois évêques du Choco, le département le plus pauvre du pays, sur la côte Pacifique, ont dénoncé la présence des paramilitaires et l'attitude permissive de l'armée. "Nous nous demandons, de plus en plus déconcertés : qui la force publique protège-t-elle, et qui combat-elle ?" , explique la lettre que les hommes d'Eglise et 47 organisations locales ont adressée au chef de l'Etat.
GUERRE SANS MERCI
La guerre sans merci déclarée à la guérilla par Alvaro Uribe n'épargne pas les civils. Arrestations, contrôle du transport des aliments, restriction des ventes de médicaments sont devenus monnaie courante. Mais les "paras" ne sont pas inquiétés. "Au quotidien, nous sommes, en personne, confrontés à des situations inacceptables dans un Etat de droit" , précise le texte des évêques.
En réponse, le président de la République a dépêché, mercredi, le chef de l'état-major, le général Padilla, pour "superviser les opérations militaires dans le département du Choco et enquêter sur la situation dénoncée par les évêques" .
Alors que les paramilitaires étaient implantés dans les zones rurales, Bogota n'est plus à l'abri. "Je n'accepterai pas que s'installe un "Etat para" dans notre ville" , a déclaré récemment le maire de gauche, Luis Eduardo "Lucho" Garzón, en dénonçant la présence de groupes armés dans la capitale.
Commandées depuis Santafé de Ralito, des bandes investissent les quartiers déshérités de Ciudad Bolivar, dans le sud de Bogota. "Les "paras" rançonnent les commerçants, les taxis et les chauffeurs de bus, en promettant de garantir leur sécurité" , explique un fonctionnaire du service de santé.
"Les paramilitaires contrôlent tout, assure Josefa, qui vit à Usme, un autre quartier pauvre de Bogota : ils ont obligé la directrice de la cantine populaire du quartier à démissionner pour donner l'emploi à l'un des leurs. Les habitants qui ont protesté ont reçu des menaces de mort."
Selon un néologisme qui s'est imposé dans la presse locale depuis six mois, la "paramilitarisation" du pays serait en cours. Pourtant, les paramilitaires suivent avec attention les débats au Congrès, où la loi "Justice et paix" est en passe d'être adoptée. Ce texte prévoit des peines de cinq à huit ans de prison pour les démobilisés. L'opposition et les organisations de défense des droits de l'homme dénoncent un laxisme évident . Amnesty International a parlé de "contrat d'impunité" : ""Cadena" sera vite relâché. Le droit des victimes à la justice, à la vérité et à des réparations est bafoué" .
Ancien ministre de la défense, aujourd'hui sénateur de la majorité, Rafael Pardo est devenu un des critiques les plus virulents de la loi "Justice et paix" . "Elle octroie aux paramilitaires démobilisés des réductions de peines, sans exiger qu'ils confessent leurs crimes, ni qu'ils rendent leurs terres et leurs fortunes mal acquises, proteste-t-il : la loi ne va pas permettre de démonter les structures du paramilitarisme, liées au narcotrafic."
"Les paramilitaires ont accepté de se rendre sans avoir été battus, ni même affaiblis militairement" , rappelle l'analyste Alfredo Rangel. Ils sont souvent convaincus d'avoir rendu service au pays en luttant contre les guérilleros marxistes.
La plupart des chefs "paras" rassemblés à Santafé de Ralito sont des trafiquants de drogue recherchés par la justice américaine. Sous la pression de Washington, Bogota a refusé d'inclure le principe de leur non-extradition dans la loi "Justice et paix" . La Colombie est l'un des rares pays qui accepte d'extrader ses nationaux. Le gouvernement Uribe a remis aux Etats-Unis 280 Colombiens en trente mois.
Si le Congrès n'amende pas le projet pour exclure l'extradition, les "paras" menacent de reprendre le maquis. "Les paramilitaires bluffent, assure le député de gauche Gustavo Petro : ils ne vont pas rompre les négociations. Ils savent que jamais ils n'obtiendront autant de concessions que de la part de l'actuel gouvernement."
par Marie Delcas