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Le chemin d'un père

15/06/2009 - El Tiempo

Depuis le jour où son fils a été enlevé, le professeur Moncayo continue à se battre pour sa libération. Presque 12 ans plus tard, le marcheur poursuit la lutte avec sa fille, devenue son bras droit.

Gustavo Moncayo n'est pas commode. Et il a absolument raison. Il dit dee sa voix posée et lente qu'il n'est pas fait pour des photos, que s'ils veulent lui tirer le portrait, qu'ils le fassent en luttant à ses côtés pour la libération des soldats enlevés dont fait partie son fils, Pablo Emilio.

Le Professeur Moncayo s'agite et ses chaines s'entrechoquent.  Il voudrait bien s'en aller. Sa fille, Yury Tatiana, sur un ton rassurant, lui dit «Tavo» en lui prenant la main et il se met à sourire.  Le professeur dit qu'il est d'accord, mais plus de photos. Yury a sauvé l'interview, elle est devenue sa conseillère en communication.

Ils se ressemblent assez. Tous deux ont de grands yeux noirs, mais ceux de Yury brillent, tandis que les yeux de son père sont fatigués.  Tous deux ont cette intelligence aiguisée qui les amène à peser chaque question.  Yury rit mais Gustavo sourit à peine. Yury dit qu'elle a dû vivre plus intensément qu'une jeune fille de 22 ans mais son père, qui a 57 ans, affirme que sa vie ne reprendra que le jour où sone enfant sera libre.

Dans le parc où se passe l'interview, la brise soulève la poussière et plaque à la peau du Professeur son t-shirt illustré d'une photo de l'ensemble de la famille Moncayo. Certains passants le reconnaissent, crient son nom et le saluent, tandis que d'autres l'observent avec distance et méfiance.

Dans ce pays de (bi) polarités, le combat de cet homme et de sa famille est tantôt reconnu tantôt impopulaire.  Certains prétendent, avec légèreté, que c'est un ennemi du gouvernement, quand il n'est pas un allié de la guérilla, alors que d'autres reconnaissent en lui un père dans une situation désespérée, un homme qui, comme le dira plus tard le photographe qui nous accompagne, a eu à parler avec le diable lui-même afin que son fils puisse rentrer à la maison.

Pour définir Yury et, bien sûr, son père, il faudrait commencer par l'événement qui a marqué l'avant et l'après,  le point zéro de leur tragédie, qui a figé la date du 21 décembre 1997, à 8 h exactement, lorsque la famille Moncayo (l'enseignant, son épouse également enseignante et ses filles), a reçu un appel l'informant de la prise du Mont Patascoy (Nariño) par la guérilla, où le caporal Pablo Emilio Moncayo servait dans l'armée.

A ce moment, les media annonçaient une baisse du nombre de kidnappings, tandis que Gustavo ne pouvait que pleurer et prier dans l'église  de Sandoná (Nariño), un petit village caché dans la montagne. Les larmes aux yeux, Gustavo Moncayo rappelle que du 21 à au 31 décembre il a dépensé tout l'argent qu'il possédait en appels téléphoniques et en taxis pour aller à Pasco et y rechercher des nouvelles de son fils. Il a dépensé bien plus par la suite pour d'autres recherches et pour aller jusqu'à Patascoy, dans l'espoir d'y retrouver les vestiges de l'attaque féroce, mais il n''y a trouvé aucune trace de son fils. Plus tard il il a hypothéqué sa maison et tous ses biens pour financer son combat pour obtenir l'échange humanitaire.

Sa fille Yury vit maintenant à Bogota. Elle a, dans une maison d'étudiants, une chambre minuscule qu'elle a décorée avec des affiches qui parlent des Communautés indigènes et des Afro-Colombiens. Malgré son apparence fragile et son mètre cinquante de hauteur, elle a une incroyable force de caractère, et elle l'utilise non seulement pour soutenir son père, mais aussi pour l'accompagner dans chacune de ses marches, et elle est très vite devenue son bras droit.

Maintenant, par exemple, c'est avec son téléphone portable qu'elle organise une interview avec un journaliste étranger, tandis qu'elle accompagne son père à des réunions avec d'autres enseignants et qu'elle lui prépare la liste de ses futurs rendez-vous. Ce travail administratif lui prend 24 heures sur 24.

Depuis que le professeur Moncayo est devenu une figure nationale, quand il a décidé de marcher  depuis son village jusqu'à Bogota (900 kilomètres couverts centimètre à centimètre) en 2007, Yury a été avec lui comme une ombre discrète à chacun de ses pas. C'est pourquoi elle rappelle, comme quelque chose qui est déjà bien loin, que son père n'a pris alors avec lui que deux pantalons, quelques chemises et du linge de corps dans son sac à dos, tandis qu'elle a décidé de l'accompagner dans ce qu'elle s'imaginait alors être un court parcours, qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui, parce qu'elle n'est rentrée à sa maison à Sandoná qu'une fois à peine durant ces deux années.

Yury essaye de mettre de ordre dans ses idées. Elle commence à raconter les larmes que son père a voulu dissimuler, puis les silences de sa mère, et la tranquillité hostile d'une tragédie. Elle essaye de se souvenir de son frère et des mois d'incertitude quelle a vécus jusqu'à aujourd'hui. Elle rappelle que sa mère a maintenant des difficultés d'audition, à cause de tant d'heures passées l'oreille collée à la radio, que son père a cessé de chanter et de jouer de la guitare, que ses soeurs ainées et cadettes n'ont pas pu jouir de la présence du professeur durant tout ce temps...

Elle se remémore la longue marche, ses pieds blessés, les gens qui les accompagnaient, l'arrivée à Bogota, les nuits passées sur la place Bolivar dans une tente froide, les frustrations, les voyages en Europe et dans différents pays d'Amérique latine (où ils ont été invités à donner leur témoignage et à parler de l'échange humanitaire), la seconde randonnée jusqu'à Caracas, les présidents et les gens célèbres qui ont croisé leur route.

Le professeur Moncayo garde de ces moments plusieurs photos qu'il emporte avec lui dans un petite cartouchière usée, qu'il tire de son sac à dos comme un objet sacré. Il examine chaque image et ensuite il les étale sur le lit. Il les classe chronologiquement. Ses cheveux, autrefois noirs, sont maintenant blancs.

Il montre les photos que certains ont utilisées pour l'accuser d'être un sympathisant des Farc et qui sont reproduites sur YouTube;  il raconte qu'il a été jusqu'au Caguán pour y parler de son fils et des autres soldats prisonniers. Il ne cache rien, parle des menaces et des humiliations qu'il a reçues. Il s'arrête sur la photo polaroid de Pablo Emilio. Son fils est en tenue de camouflage, mince et dans un lieu entouré d'arbres. C'était un gamin, et c'est maintenant un adulte, qu'ils ont vu pour la dernière fois dans une preuve de survie envoyée le 12 mars 2008. Il prend une une feuille de papier plastifiée. C'est une lettre de son fils dans laquelle il écrit à sa famille combien il les aime. Et alors il redevient silencieux.

La tête de Yury est posée sur la poitrine de son papa. Il y a entre eux un lien qui dépasse celui de père et fille, celui de compagnons d'une même cause. Elle dit qu'elle ne veut pas l'abandonner, bien qu'elle sache aussi qu'elle devra suivre sa propre voie, parce qu'elle veut étudier les Sciences Politiques (mais elle n'en a maintenant ni le temps ni l'argent); on vient de lui donner la possibilité d'aller étudier quatre mois à l'étranger. C'est une nouvelle à la fois douce et amère pour son père, parce qu'il sait qu'il perdra un peu (au moins temporairement) son alliée, bien qu'il sache aussi que ce sera une occasion unique  pour sa fille.

Le cellulaire du professeur Moncayo sonne à nouveau. On les attend à Villavicencio. Un nouveau voyage pour le "marcheur pour la Paix", une autre journée dans ce périple sans fin. Gustavo Moncayo monte dans la voiture, toujours avec ses chaînes. Yury, cette fois, ne l'accompagne pas et leurs chemins se séparent, du moins pour le moment.

Pour la famille à Sandoná, c'est l'attente. Ils se parlent tous les jours, mais ils ne s'embrassent pas. La Vie leur a volé des années. Pablo Emilio reste dans la forêt, et son père sur la route, marchant sans arrêt sans jamais atteindre son but...


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