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Face à une guérilla inflexible, Alvaro Uribe est parvenu à montrer sa "bonne volonté" à la France tout en mettant en sourdine un embarrassant scandale politique.
Dans Libération, par Jean-Hébert ARMENGAUD, Michel TAILLE
Ingrid Betancourt et les cinquante-cinq autres otages ont-ils une chance d'être libérés ?
C'était la première grande interrogation. En libérant des prisonniers de la guérilla marxiste, le gouvernement espérait obtenir en apparence une libération donnant-donnant des otages détenus (des hommes politiques, des militaires, des policiers...) par les Farc. Comme la franco-colombienne Ingrid Betancourt, enlevée le 23 février 2002 alors qu'elle menait campagne pour le parti Vert lors de la présidentielle. Mais la réponse, attendue, est tombée hier sur le site Internet des Farc : c'est non. La guérilla ne relâchera aucun de ses otages.
La décision unilatérale du président colombien Alvaro Uribe de libérer des prisonniers est «une tromperie», une «farce». Au passage, les Farc traitent de «déserteurs» et de «traîtres» les prisonniers qui accepteront le programme de réinsertion proposé par le gouvernement. Le «dossier» des otages colombiens n'a donc pas avancé d'un pouce, au grand dam d'un Nicolas Sarkozy, notamment. Le président français s'était investi à fond dès son élection pour la libération d'Ingrid Betancourt, intervenant par deux fois au téléphone auprès de son homologue Alvaro Uribe. C'est un dossier «extrêmement compliqué, extrêmement sensible», a-t-il avoué jeudi.
Pourquoi les Farc ont-elles dit non ?
Elles n'ont jamais imaginé de dire oui, et Alvaro Uribe le savait très bien ; il l'a sans doute expliqué à Nicolas Sarkozy. Dans son communiqué, «l'insurrection révolutionnaire», comme elle se définit, réclame de véritables négociations en tête à tête avec l'Etat «avec des critères, des noms, des garanties, des mécanismes...»
Depuis des années, et avant tout début de négociation sur la libération d'otages, les Farc réclament la création d'une «zone démilitarisée», sur les municipalités de Florida et de Pradera, au sud-ouest du pays. Une zone de quelque 800 km2 où pourrait s'engager des négociations, à la condition posée par la guérilla qu'il n'y ait aucun militaire ni aucun policier à la ronde.
Entre 1998 et 2002, avec l'ancien président Andrés Pastrana, les Farc avaient obtenu ainsi un territoire «démilitarisé», grand comme la Suisse, où elles avaient fait régner leur loi, et accessoirement leur négoce de cocaïne. Pour quel résultat ? En juin 2001, les Farc avaient effectivement relâché trois cent quarante-neuf soldats et policiers pris en otages et obtenu en échange la libération de quatorze de leurs cadres incarcérés. Mais les négociations sur un éventuel processus de paix avaient lourdement échoué. Le président Alvaro Uribe ne veut plus entendre parler de cette expérience. Pas question de céder un pouce de territoire.
Mais les Farc posent toujours d'autres conditions, encore plus irréalisables, notamment la libération de deux de leurs plus hauts dirigeants «Simon Trinidad» et «Sonia». Capturés, ils ont été extradés vers les Etats-Unis où ils sont actuellement jugés pour trafic de drogue. Avec le négoce des enlèvements et le racket, la drogue est une des principales sources de financement de la guérilla. D'une manière générale, les Farc avaient clairement annoncé la couleur, en février 2006, en affirmant qu'il «n'était pas possible» de négocier avec un président tel qu'Alvaro Uribe.
Pourquoi ces libérations de prisonniers ?
Si aucune négociation ne semble possible, si aucune libération d'otage n'est à attendre, pourquoi Alvaro Uribe envisage-t-il de libérer deux cents prisonniers des Farc ? «C'est un joueur de poker, explique un diplomate proche du dossier. Il veut mettre les Farc devant leurs propres contradictions. Et, en même temps, il démontre à l'étranger qu'il est de bonne volonté.» Il veut prouver à l'opinion publique internationale et notamment à la France, mobilisée sur le cas d'Ingrid Betancourt que ce sont les Farc, et elles seules, qui bloquent toute hypothèse de négociation, en tout cas, qu'elles s'arc-boutent sur des préalables inacceptables par le pouvoir.
Ces libérations ne sont rien d'autre, en quelque sorte, qu'une opération de communication bien ficelée. Elles pourraient avoir aussi des motifs moins avouables, liés purement à la politique nationale. Depuis plusieurs mois, la majorité présidentielle d'Alvaro Uribe est plongée dans le scandale dit de la «parapolitique» : les liens de la classe politique avec les escadrons de la mort paramilitaires qui sévissaient sous prétexte de lutte contre les Farc. Treize parlementaires, pour la plupart membres de la coalition du gouvernement, sont sous les verrous pour leurs liens avec ces milices, ainsi que l'ancien chef des services secrets nommé par le président. La «réinsertion» aujourd'hui proposée aux prisonniers des Forces armées révolutionnaires de Colombie pourrait s'appliquer, dans le même décret, aux complices politiques des paramilitaires. Comment une «amnistie» peut en cacher une autre...
La réaction de Juan Carlos Lecompte, mari d'Ingrid
«Il me semble que le gouvernement va organiser un show, pour faire croire au monde qu'Alvaro Uribe fait tout pour faire libérer les otages. Mais il sait que son opération ne va aboutir à rien.»
«J'ai enfin pu parler à John Pinchao [l'otage qui a échappé aux Farc fin avril]. Il m'a confirmé qu'Ingrid avait essayé de s'évader cinq fois, et révélé qu'elle avait failli réussir la dernière fois. C'était il y a trois ou quatre mois. Elle est restée pendant cinq jours dans la jungle avant d'être reprise. Elle a été sévèrement punie, ils lui ont mis des chaînes au cou. Physiquement, elle va bien, mais elle a des baisses de moral.»
Astrid Betancourt : le gouvernement français a été en contact permanent avec les Farc depuis quatre ans
Dans une interview à "la FM", la soeur d'Ingrid a révélé que le gouvernement français a eu un contact permanent avec les Farc, depuis trois années, par le biais d'un émissaire en Colombie qui a rencontré les dirigeants de la guérilla à plusieurs reprises.
Astrid Betancourt s'est abstenue de révéler le nom de l'émissaire du gouvernement français qui maintient des contacts avec les Farc depuis décembre 2004, mais elle a confirmé qu'il s'agissait d!une personne très sérieuse, exceptionnelle et qui gardait un profil bas.
Quant à la libération de celui que l'on qualifie de "chancelier" des Farc, Rodrigo Granda, la soeur d'Ingrid a expliqué que c'était une demande expresse du président Nicolás Sarkozy; elle considére comme un signal positif que le groupe partisan n'ait pas mentionné Granda dans son communiqué récent, parce que cela pourrait indiquer qu'il n'y a pas à son sujet de refus du groupe armé illégal.