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« La justice colombienne est au plus mal »

18/06/2006 - L'Humanité

Rodolfo Rios Lozano, avocat de défenseurs des droits humains et de prisonniers politiques, évoque pour l’Humanité l’arbitraire d’un systèmejudiciaire aux mains du pouvoir exécutif.

La Colombie est le théâtre de violations des droits humains. En tant qu’homme de loi, quel regard portez-vous sur la justice de votre pays ?

Rodolfo Rios Lozano. La situation est au plus mal. La « fiscalia » - organe de justice qui fonctionne sur le mode accusatoire - s’est transformée en un instrument de guerre dépendant de l’exécutif. Ces agissements sont orientés en fonction de la politique du président Alvaro Uribe Velez. Le plus important pour elle est de produire du chiffre, c’est-à-dire un nombre important de résolutions accusatoires mais sans qualité ni objectivité. De ce fait, des prisonniers politiques restent détenus plus de quinze ou vingt mois jusqu’à la tenue de leur procès. Généralement, après les audiences publiques, ils sont absous par manque de preuves. La plupart des prisonniers politiques sont des paysans arrêtés par l’armée, la police, parfois sur ordre de cette même « fiscalia » dans des régions où les mouvements insurgés et guérilleros ont ou ont été présents. Dans les zones urbaines, il s’agit d’élus locaux, de personnes militant au sein du Parti communiste ou de l’Union patriotique (mouvement lancé par les FARC en 1985 lors des accords de paix qui s’est soldé par l’assassinat de près de 45 000 de ses membres - NDLR).

Pouvez-vous évaluer le nombre de ce type de détentions politiques ?

Rodolfo Rios Lozano. Environ 500 personnes ont été poursuivies dans le cadre de détention massive. Personnellement, j’ai suivi 150 cas, libérés après jugement. Il faut savoir que les charges retenues par la « fiscalia » sont des preuves illégales. Elle les tient d’informateurs présumés, des ex-guérilleros réinsérés ou infiltrés à l’intérieur des communautés. Il n’y a jamais de preuves « probantes ». Mais lors des entretiens entre ces présumés informateurs et les militaires, ces derniers orientent les réponses en indiquant les caractéristiques morphologiques des personnes qu’ils souhaitent accuser en ciblant particulièrement les personnes ayant des activités sociales ou politiques. Avec ces éléments recueillis, ils élaborent une sorte de « document d’intelligence » pour capturer une personne, en la faisant passer pour un guérillero ou un membre d’un réseau d’informations de la guérilla. Avec ce supposé document, il présente le détenu devant la fiscalia.

Quelles sont les conditions de détention des prisonniers ?

Rodolfo Rios Lozano. Elles sont d’autant plus graves que les personnes arrêtées sont transférées vers la capitale. Les distances qui séparent le prisonnier de sa famille sont sources d’une grande souffrance, car la plupart des détenus sont d’origine modeste. Les familles n’ont donc pas les moyens de visiter les détenus. Cet isolement est inhumain.

Assiste-t-on à une « criminalisation » de l’activité syndicale et politique ?

Rodolfo Rios Lozano. C’est une forme de châtiment sévère à l’encontre des dirigeants sociaux et politiques. La fiscalia a opté pour une poursuite particulière alors qu’elle n’en a pas l’autorité : le délit de rébellion. Un autre facteur aggravant est apparu : lorsqu’une personne, appartenant aux FARC, est capturée, quelle que soit sa tâche dans l’organisation (informateur ou dirigeant), elle est poursuivie pour une série de délits comme terrorisme, enlèvement, vols, dommages de biens publics, rébellion, homicides aggravés à des fins terroristes alors que rien ne prouve qu’elle soit responsable de chacun de ces délits.

Face à une telle situation, comment exercez-vous ?

Rodolfo Rios Lozano. Nous sommes sujets à des menaces émanant de groupes inconnus. Mais je n’ai aucun doute qu’il s’agisse d’organismes d’intelligence de l’État, les services secrets, et de paramilitaires. Les intimidations se sont multipliées via Internet. Je suis moi-même la cible de menaces. Quant à la fiscalia, elle a ordonné une poursuite disciplinaire à mon encontre.


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