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Carlos Gaviria : « Notre plus grand défi : l’unité »

09/06/2006 - L'Humanité

Dans "l'Huma", le candidat du Pôle démocratique alternatif tire les enseignements de la présidentielle du 25 mai dernier et de la réélection d’Alvaro Uribe.

En obtenant plus de 62 % des suffrages, Alvaro Uribe a été confortablement réélu. Quelles raisons, selon vous, expliquent cette victoire ?

Carlos Gaviria. Il persiste une crainte et une fatigue très importantes en Colombie en raison de la violence et des actes de la guérilla. Une espérance semble exister à partir de la capacité supposée d’Uribe de mener une politique sécuritaire pour entre autres venir à bout de la guérilla. Cette victoire sur la guérilla cependant se fait chaque jour plus lointaine. Les effets positifs de la politique de sécurité démocratique sont de moindre portée, contrairement aux affirmations du gouvernement. Mais une part importante de l’opinion publique continue d’être séduite. Elle est manipulée par le président et les intermédiaires politiques qui sous diverses formes achètent les votes.

Ils font tourner une sorte de machine politique. Et celle du président est considérable. Avec le travail que nous avons réalisé, sa force a été quelque peu contenue. La réponse la plus révélatrice, ce sont les 2 600 000 suffrages que nous avons obtenus. Mais elle reste encore insuffisante pour inverser le cours des choses. Nous ne nous battons pas à armes égales, les avantages du président sont immenses. Le chemin est long afin que les gens comprennent que son projet est très négatif pour le pays. Il fait croire à la société que si le conflit armé venait à cesser, nous serions dans un paradis. Or, même s’il n’existait pas de conflit, notre pays a besoin de réformes substantielles car il est profondément inéquitable.

Alvaro Uribe a évoqué le bicentenaire de l’indépendance (en 2019), croyez-vous que son ambition est de se présenter une nouvelle fois ?

Carlos Gaviria. Je n’écarte pas l’idée qu’il ait ce projet. Le Sénat (où les partis appuyant le président sont ultra-majoritaires - NDLR) est sur le point de ratifier un projet autorisant la réélection indéfinie mais j’ai l’espoir, fondé, qu’Uribe ne résistera pas au-delà de 2010. En dépit de ses manipulations et de son pouvoir, le pays sera plus difficile à gouverner durant ce second mandat. D’une part, parce que l’uribisme est très segmenté, composé de nombreux groupes qui vont lui réclamer davantage pour appuyer ses propositions. Ensuite, on exigera plus de résultats de sa part. Durant le premier mandat, les Colombiens étaient dans l’expectative, avec l’idée qu’en quatre ans on ne peut pas tout accomplir. Cette seconde période sera assurément moins aimable.

En dépit de graves violations des droits humains, la communauté internationale n’intervient que très peu, prétextant que le président a été démocratiquement élu. Uribe conforté, la situation ne risque-t-elle pas de s’aggraver ?

Carlos Gaviria. La situation peut empirer. Je l’ai dit à plusieurs reprises, parfois avec exagération, je préfère une dictature ouverte à un gouvernement autoritaire à façade démocratique. Car cette dernière sert justement à légitimer l’exercice du pouvoir, en particulier auprès de la communauté internationale : intervenir en Colombie serait une ingérence illégale et elle serait inutile puisqu’ici le régime est démocratique avec un président élu avec une majorité significative. Il y a séparation des organes de pouvoir, les juges sont indépendants. Mais ce que l’on ne capte pas de l’extérieur c’est que ces organes de pouvoir sont cooptés par le gouvernement.

La démocratie ne fonctionne que de manière formelle. Les conditions ne sont pas requises pour affirmer qu’en Colombie elle existe. Avec autant d’inégalités, de pauvreté ou d’indigence, la démocratie restera un mensonge. Je crains la prorogation du mandat d’Uribe. Sa politique va nous renvoyer au XVIIIe siècle. Nous allons devoir nous battre pour la liberté d’expression, de presse, de conscience et de mouvement alors que nous pensions que c’était là des conquêtes consolidées.

Jamais auparavant la gauche colombienne n’avait obtenu un tel score. Assiste-t-on à sa renaissance ?

Carlos Gaviria. Je le crois. La gauche a toujours eu un grand potentiel mais on l’a inhibée. Elle a souffert d’un dogmatisme terrible. Une série de controverses l’a focalisée dans la lutte théorique au détriment de la politique pratique. Ma candidature a une caractéristique : je n’ai jamais été militant d’un parti de gauche. J’avais donc une certaine autorité pour faire appel aux différents secteurs qui s’affrontaient. Il était important de s’unir pour affronter ce gouvernement. Cette unité est à la source de notre résultat électoral. Désormais, il nous incombe de veiller à ce que les personnes qui se sont rapprochées de nous, dont la majorité d’entre elles ne sont pas militants des secteurs de gauche et des partis traditionnels, restent à nos côtés. C’est là notre plus grand défi.

Comment comptez-vous élargir le soutien que vous apportent les Colombiens ?

Carlos Gaviria. Il y a un bon point de départ : la participation de plusieurs secteurs de la société et en particulier de la jeunesse qui a été très réactive. Il nous reste encore à convaincre les abstentionnistes (plus de 55 %). Cela ne sera pas facile mais nous devons nous y atteler. Il nous faut démontrer aux abstentionnistes qu’ils peuvent influencer pour changer le cap de ce pays. Cela commence dès à présent avec les élections régionales, municipales et des gouverneurs en 2007. L’unité est donc fondamentale.

L’échec électoral du Parti libéral équivaut à la fin du bipartisme. La Colombie entre-t-elle dans un nouveau cycle politique ?

Carlos Gaviria. Oui ! Le bipartisme était complètement artificiel dans la mesure où le Parti libéral et le Parti conservateur ne formulaient pas des propositions et des idéologies très éloignées les unes des autres. Aujourd’hui nous assistons à une polarisation différente entre un projet de droite autoritaire incarné par le gouvernement et celui d’une gauche démocratique comme le nôtre.

L’arrivée au pouvoir de divers gouvernements de gauche en Amérique latine a-t-elle une influence sur la Colombie ?

Carlos Gaviria. Le pays doit tirer les enseignements : cet appel printanier latino-américain ne gagnera pas la Colombie spontanément. Les pays où il a été possible d’opérer ce virage ont connu des mouvements populaires amples qui ont contribué à ces changements. Chez nous, ils commencent à peine à se former. Il est donc nécessaire de les fortifier pour suivre le même chemin.

Vous déclarez craindre le pire avec la réélection d’Alvaro Uribe. Les résultats de la gauche ne sont-ils pas un signe d’espoir ?

Carlos Gaviria. D’ordinaire je suis plutôt pessimiste. Mais une série d’événements, qui ont d’ailleurs culminé lors de ces élections et l’attitude du Pôle démocratique me font penser que nous avons de meilleurs jours devant nous.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe


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