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L'armée s'est engagée dans une guerre d'usure contre les FARC

25/06/2005 - Le Monde

Dans le Caqueta, région du sud de la Colombie, le gros bourg de Cartagena del Chaira grouille de soldats. "Un beau jour, les hélicoptères sont apparus dans le ciel. Ils ont commencé à mitrailler de tous les côtés et des dizaines d'hommes en treillis sont descendus à la corde lisse. On a eu très peur" , raconte Ana, qui vend des saucisses grillées de l'autre côté du fleuve Caguan.

C'était il y a quinze mois, le plan "Patriote" démarrait : 18 000 soldats professionnels sont depuis mobilisés pour la plus grande opération militaire jamais menée contre la guérilla d'extrême gauche des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Conseillée par les Américains, l'armée colombienne a décidé de concentrer son action dans la région amazonienne. "Notre objectif ? Démanteler la principale base arrière des FARC, leur réserve stratégique, et mettre la main sur les grands chefs guérilleros" , résume le colonel Rubiano, assis dans son bunker de sacs de sable. Il commande l'une des sept bases du plan "Patriote" , dont la zone d'action s'étend sur 160 000 km2, plus du quart de la France.

Les Etats-Unis ont fourni instructeurs et hélicoptères. Octroyée pour lutter contre la drogue, l'aide américaine (3,3 milliards de dollars en cinq ans) sert désormais à financer l'effort de guerre contre les FARC. Officiellement, le nombre de militaires américains qui peuvent être déployés en Colombie est plafonné à 800. Mais impossible de connaître leur nombre dans le sud du pays : les opérations militaires restent très secrètes, "une condition du succès" , selon le colonel Rubiano.

Luis Jairo, 25 ans dont huit dans l'armée, est plus bavard : "Les Américains sont tous des Latinos qui parlent impeccablement l'espagnol. Et ils ne sortent jamais des bases militaires" , explique le jeune soldat. Il vient de passer quatre mois au plus profond de la forêt tropicale. Il raconte les marches harassantes, sous des trombes d'eau, et la faim au ventre quand le ciel trop couvert empêche l'hélicoptère d'assurer le ravitaillement. "Heureusement que la plupart des soldats sont fils de paysans et savent chasser, dit-il. Au début, cela canardait dur. Mais maintenant la guérilla, dispersée en petits groupes, fuit le combat. Je n'ai pas entendu un coup de fusil depuis deux mois." "Notre pire ennemi, ce sont les moustiques" , poursuit-il.

FAR-WEST AMAZONIEN

Tout autour de Cartagena del Chaira, les collines d'un vert acidulé sont parsemées de souches noircies, cicatrices de l'avancée de l'homme. Fille et femme de "colon" , Marina raconte : "Mes parents sont arrivés en 1970. J'avais 12 ans alors et j'étais l'aînée des dix enfants. Il n'y avait pas d'école, évidemment. Nous devions aider mon père à défricher et travailler dur pour cultiver quelques hectares. Dans les années 1990, comme tout le monde, nous avons planté de la coca et cru devenir riches." La cocaïne colombienne inondait alors les rues de New York et les billets, Cartagena del Chaira. Des centaines de nouveaux colons ont débarqué. Les cultures vivrières ont disparu, les bordels ont fleuri, les prix du sac de riz et de la bière ont quintuplé. Les FARC, qui depuis longtemps faisaient régner l'ordre dans ce Far-West amazonien, ont pris le contrôle du trafic local de coca. "La guérilla était la seule autorité légitime, rapporte un officier. C'est elle qui levait l'impôt, réglait les problèmes de clôture entre voisins, punissait les voleurs ou les maris violents... et assassinait les contestataires."

Avec l'armée, des avions épandeurs d'herbicides sont arrivés. Des milliers d'hectares de coca ont été éliminés. "Maintenant, nous essayons de vivre du bétail, confie Marina. Mais au fond rien n'a changé. Armée et guérilla, c'est du pareil au même" , ajoute-t-elle. Un soldat qui sirote une boisson gazeuse fronce le sourcil. "Je veux dire que c'est toujours celui qui a une arme qui commande. Nous, les civils, nous n'avons qu'à obéir" , se justifie Marina. Un colon s'en mêle : "Au lieu de nous envoyer l'armée, l'Etat ferait bien de nous envoyer des instituteurs et des médecins." "Les militaires ont battu mon cousin, accusé de fricoter avec la guérilla" , signale un autre colon. "Si cela est arrivé, vous devez porter plainte, répond le soldat. Nous sommes là pour défendre les droits de l'homme, pas pour les violer."

Les militaires ont désormais pour consigne de gagner la confiance de la population. "A Cartagena del Chaira, les choses ont effectivement changé" , admet le Père Anthony, curé de la paroisse. Dans les zones rurales, la situation reste néanmoins tendue. Les arrestations arbitraires, les mauvais traitements et les "restrictions" continuent. Pour couper les sources d'approvisionnement des guérilleros, les militaires contrôlent en effet tout le transport fluvial et routier. La nourriture, les médicaments, les piles, les bottes, les outils sont rationnés. "Les restrictions virent à l'embargo total" , souligne la déléguée de la Croix-Rouge internationale.

"Seule la population civile subit les conséquences de la guerre" , soutient le prêtre. Comme nombre de ses compatriotes, il doute du succès du plan "Patriote" et regrette que l'action militaire ne soit pas accompagnée d'une véritable politique sociale. Les paysans de la région se disent convaincus que "les guérilleros peuvent tenir des années" . Les militaires affirment avoir porté des coups aux FARC, comme la saisie de 500 000 munitions, trouvées récemment dans une cache au fond de la forêt. Toutefois, le haut commandement en convient, la bataille est partie pour durer. "Il nous faudra plusieurs années pour reprendre le contrôle de la région" , admet un officier, qui ajoute : "C'est une guerre d'usure. Le premier qui sortira de la forêt aura perdu."

La loi "Justice et paix" a été votée

Le Congrès colombien a adopté, mercredi 22 juin, la loi dite "Justice et paix" , après dix-huit mois de polémiques. Destinée à favoriser la démobilisation et la réinsertion sociale des groupes paramilitaires d'extrême droite, la loi pourrait servir également pour les guérillas d'extrême gauche. Depuis deux ans, le gouvernement négocie avec les paramilitaires, dans la perspective d'une démobilisation totale de leurs 17 000 hommes d'ici à la fin 2006. La peine maximale pour les crimes commis par les combattants irréguliers est de huit ans de détention. Le haut-commissaire pour la paix, Luis Carlos Restrepo, a déclaré qu'il dispose désormais d'un instrument juridique pour négocier "un échange humanitaire" entre les otages de la guérilla et les guérilleros détenus.


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