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Marc Gonsalves est resté otage des Farc pendant 1967 jours. Il a été libéré le 2 juillet 2008, en même temps qu’Ingrid Betancourt. Il témoigne.
Marc Gonsalves, ancien membre de l’US Air Force, a été libéré le 2 juillet 2008, en même temps qu’Ingrid Betancourt, après avoir été otage des Farc pendant 1967 jours. Il vient de publier « Otages » (éd. Michel Lafon)
Le 2 juillet, vous avez fêté votre première année de liberté, après avoir passé 1967 jours dans la jungle colombienne. Avez-vous retrouvé une vie normale ?
Cette année a probablement été la plus riche en événements de toute ma vie. J’ai l’impression d’avoir accompli beaucoup de choses : j’ai reconstruit des liens forts avec ma famille, j’ai écrit ce livre, "Otages" avec mes compagnons Keith Stansell and Tom Howes, j’ai repris le travail et je m’apprête à acheter une maison. Mais est-ce ça une vie normale ? Je crois qu’avoir été otage a changé ma vie pour toujours, en mieux j’espère. Ma perspective du monde a changé, et j’apprécie désormais la moindre des libertés. La vie est un cadeau, vivons la librement.
Comment avez-vous fait pour survivre pendant 1967 jours dans la jungle ?
Quand vous êtes dans la pire des situations, quand vous pensez ne pas être capable de faire un pas de plus ou de vivre encore pour voir un autre jour se lever, c’est à ce moment là qu’une force insoupçonnée apparait et vous aide à combattre vos peurs. C’est elle qui donne la force physique d’accomplir des choses dont vous vous sentiez incapable. Et par-dessus tout, il y a la foi.
Ce livre a-t-il agi comme une thérapie ?
Chaque fois que je parle de mon expérience dans la jungle, j’en ressens des effets thérapeutiques. Nous avons écrit ce livre très vite, n’avons omis aucun détail, caché aucune émotion. A tel point qu’après avoir travaillé chaque jour pendant douze heures non stop sur ce livre, j’avais de nouveau des cauchemars, je me croyais encore l’otage des Farc. C’est le pire des rêves.
Avez-vous des séquelles mentales ou physiques liées aux années passées dans la jungle?
Je suis sorti de captivité avec de gros problèmes de santé. Mon genou droit est abîmé à cause des longues marches où nous étions chargés comme des mulets. Je souffre du dos depuis le crash de l’avion (crash à la suite duquel Marc et ses acolytes ont été capturés par les Farc, ndlr). Le bruit d’un hélicoptère m’angoisse et l’odeur de la viande grillée me rappelle chaque fois la cuisine des Farc. Je sais que je devais m’attendre à ce genre de désagréments, mais ils ne m’empêchent pas d’apprécier la vie.
Etes-vous retourné en Colombie ? Si non, en auriez-vous envie ?
Je n’y suis pas encore retourné mais, oui, ça me plairait. J’aime ce pays et après y avoir vécu comme otage, je sens qu’une partie de moi est colombienne. Je partage le souhait des Colombiens que leur pays soit, un jour, en paix.
Vous décrivez les Farc à la fois comme des criminels et des victimes de leurs propres chefs…
Il existe deux types de Farc. D’abord, il y a un tout petit nombre de leaders avec une très forte autorité. Leur but est de renverser le gouvernement colombien par la force. Ce sont eux qui profitent des crimes et du terrorisme. Ils se sont enrichis grâce au trafic de drogue et s’enivrent du pouvoir qu’ils exercent sur leurs forces. Ils se drapent dans l’idéologie marxiste, disent se battre contre la corruption et pour l’égalité. Mais bien sûr rien de tout cela n’est vrai et ne sert qu’à justifier leur comportement criminel. Leurs subordonnés les vénèrent comme des dieux.
Et puis il y a les guérilleros de base. Ce sont essentiellement des jeunes – parfois des enfants – pauvres et ignorants à qui on a lavé le cerveau en leur faisant croire qu’ils mènent une révolution, et qu’ils deviendront riches et puissants quand ils seront victorieux. Mais leurs chefs les ont en réalité transformés en esclaves modernes. Ils sont obligés de travailler sans compensation et n’ont pas le droit de quitter l’organisation. Certains sont aussi brutaux que leurs leaders mais d’autres ont conscience d’être dans l’erreur et cherchent désespérément une issue de secours.
Même après tant de temps passé à leurs côtés, vous n’avez pas été atteint du syndrome de Stockholm.
Les Farc sont très cruels. Je ne comprendrais pas qu’on ait une quelconque sympathie envers cette organisation. Je me souviens d’un guérillero en particulier, qui prenait du plaisir à nous faire souffrir. Il nous refusait de la nourriture quand nous avions faim, des médicaments quand nous étions malades, et nous obligeait à faire nos besoins dans la cage commune, entourée de fils barbelés, en nous refusant l’accès aux toilettes. Un jour il a été envoyé en mission pour chercher de la nourriture et du bois et a été tué par l’armée colombienne. En apprenant la nouvelle, je me suis réjoui. Pour la première fois de ma vie, je me suis réjoui de la mort d’un homme. Je n’aurais plus jamais à souffrir de sa cruauté.
La radio est un élément primordial qui a pu provoquer pas mal de disputes…
Pour un otage, la radio est la seule connexion avec le monde extérieur, et avec sa famille. Il y a tellement d’otages en Colombie que certaines radios consacrent des programmes aux familles des otages, qui peuvent envoyer des messages à ceux qui sont aux mains des Farc.
Je me souviens d’une dispute au sujet de la radio. C’est quand les Farc ont confisqué toutes les radios du camp. Une des otages (Ingrid Betancourt, ndlr) a caché sa radio dans sa botte. Nous nous attendions tous qu’elle partage les informations avec les autres otages, mais elle ne l’a pas fait. Et ça a dégénéré en dispute. Cet exemple illustre bien à quel point le monde d’un otage est petit. Le moindre problème peut prendre des proportions énormes. Plus les années passées, plus mes compagnons et moi devenions patients et tolérants. La captivité apprend l’humilité.
L’image que vous peignez d’Ingrid Betancourt est loin de celle d’icone innocente que nous avons en France : mesquineries, trahisons… Tom, Keith et vous dites d’elle que c’est une « vipère »…
Quand on me pose une question sur un de mes compagnons de captivité, je préfère ne me souvenir que de ses forces et de sa noblesse. Ingrid est une femme forte, audacieuse, passionnée. C’est une survivante.