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Un soldat nommé Ingrid

14/07/2008 - Le Vif.be

L'émotion suscitée par la libération d'Ingrid Betancourt a cédé le pas à d'autres questions. Comme celle des stratégies destinées à lui rendre la liberté. Et celle de l'avenir des otages restés aux mains de la guérilla colombienne.

Sur la photo géante d'Ingrid Betancourt - 5 mètres de hauteur -accrochée en 2005 place De Brouckere, à Bruxelles, puis transportée au Heysel, on a ajouté : « Le combat continue. Libertad. ». L'annonce de la libération de la Franco-Colombienne et de 14 autres otages, le 2 juillet dernier, n'a pas refroidi les ardeurs de son comité de soutien belge. En 2002, il avait été le premier à voir le jour, peu après l'enlèvement par les Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie) de la sénatrice colombienne. Il était donc juste qu'une petite dizaine de ces militants belges soient présents à l'Elysée, qui les avait invités à la rencontre organisée entre la femme libre et les membres de ses comités de soutien. « Une belle bousculade ! » sourit André-Louis Du Bois, vice-président de l'ASBL Ingrid Por la Paz. Mais aussi la promesse, de la bouche de l'ex-prisonnière, qu'elle continuera à se battre, avec eux, pour que les autres otages soient libérés.

Telle une soldate, la croyante Ingrid part donc en guerre. Un légitime retour des choses : c'est à la mobilisation sans répit des comités de soutien et des gouvernements français successifs qu'elle attribue sa propre résistance pendant ses 2 321 jours de captivité. La France n'a pris aucune part dans le succès de l'opération militaire de libération d'Ingrid Betancourt. Néanmoins, Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères, souligne sans relâche le rôle fondamental joué par les pressions des opinions publiques, y compris en Colombie, où le sort d'Ingrid Betancourt, au début, n'intéressait pas grand monde.

Selon Daniel Pécaut, spécialiste de la Colombie et auteur du récent Les Farc, une guérilla sans fins ?, « si, à partir d'août 2007, la pression s'est accrue sur le président Alvaro Uribe dans son pays, c'est parce que l'opposition colombienne s'est mise à relayer l'idée française d'un accord humanitaire, dans l'espoir de mettre en difficulté le chef de l'Etat colombien ».

La médiatisation, orchestrée de bout en bout sur le registre de l'émotion, présentait pourtant un inconvénient majeur : celui de signifier à la guérilla qu'elle détenait un otage d'une valeur inestimable. Un ex-prisonnier libéré fin février avait révélé à l'époque qu'Ingrid Betancourt en était arrivée à « s'interroger sur la pertinence des campagnes internationales en sa faveur » au motif que « cela finissait par la valoriser ».

Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire des Farc, celles-ci n'ont encore jamais vraiment négocié quoi que ce soit. D'où les limites de la stratégie « humanitaire » de la France qui, depuis des années, somme la Colombie de composer avec les preneurs d'otages. Aujourd'hui, retour de bâton : lundi dernier, le gouvernement colombien a éloigné les deux émissaires délégués par la France et la Suisse auprès des Farc, qu'il accuse, en substance, de s'être laissés manipuler par la guérilla.

Le pari gagnant du président colombien

En privé, les diplomates français n'ont jamais eu de mots assez durs contre Uribe, dont ils récusaient la stratégie militaire élaborée dans le cadre du plan Patriote, cofinancé par les Etats-Unis. Rétrospectivement, l'élimination en territoire équatorien de Raul Reyes, n° 2 des Farc, le 1er mars dernier, apparaît pourtant bel et bien comme un tournant majeur dans la campagne de déstabilisation de la guérilla menée par les militaires colombiens. Sans la disparition de Reyes, l'opération de sauvetage d'Ingrid et des autres otages n'aurait sans doute pas été possible.

Au final, Alvaro Uribe a volé la vedette au président français Nicolas Sarkozy en effectuant l'opération militaire que la diplomatie française l'avait exhorté à ne pas mener. Un pari gagnant : la popularité du chef de l'Etat colombien en a bénéficié et la crise de légitimité qu'il traversait, en raison des soupçons de corruption qui pèsent sur sa réélection en 2006, est passée à l'arrière-plan.

Avoir placé tant d'espoirs sur le président du Venezuela, Hugo Chavez, dont le territoire sert de base arrière aux Farc, constitue l'autre erreur de la France. Certes, l'implication du chef d'Etat vénézuélien a permis de libérer six otages civils, dont Clara Rojas, en janvier dernier. Mais Paris feint d'ignorer que ces libérations répondaient, pour les Farc et leur allié vénézuélien, à un objectif précis : remettre Chavez en selle et, du coup, affaiblir Uribe. Jamais les Farc n'ont eu l'intention de libérer leur prisonnière la plus précieuse, Ingrid Betancourt. Malgré les rançons qui auraient pu être payées, récemment ou dans le passé (selon la télévision colombienne, la France leur aurait versé de l'argent en 2003) ?

Et maintenant ? Grisés par l'euphorie de sa libération, certains admirateurs français de la Franco-Colombienne la voient déjà présidente de la Colombie, ce pays qui, en 2007, a compté le plus de déplacés au monde - 4 millions de personnes - en raison des violences. D'autres lui attribueraient volontiers le prix Nobel de la paix. A Bruxelles, André-Louis Du Bois rappelle que la popularité de la Franco-Colombienne devrait aider à poursuivre l'objectif de libération des 700 prisonniers des Farc, ces inconnus pour lesquels il est a priori si difficile de mobiliser les énergies. « Parmi eux, figure Pablo Emilio Moncayo, un soldat qui avait 18 ans quand il a été enlevé. Il en a 29 ».

Armand Burguet, président du comité belge de soutien, se réjouit : après le retour d'Ingrid, 5 personnes l'ont contacté pour rejoindre le combat de l'ASBL. Libre, Ingrid n'a pas fini de servir.

Axel Gyldén, avec Christine Renaudat et Pascale Gruber


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