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Le président colombien, Alvaro Uribe, vient de promulguer une loi très controversée qui doit faciliter, en échange d'une amnistie partielle, le désarmement des milices paramilitaires d'extrême droite qui contribuent à la terreur dans ce pays andin. La Colombie est en proie à la guerre civile depuis plus de quarante ans, la principale guérilla du pays étant constituée par l'insurrection marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Les milices paramilitaires ont été créées dans les années 1980, par des trafiquants de drogue et des grands propriétaires terriens, pour protéger leurs biens contre les attaques des rebelles marxistes.
Les chefs paramilitaires colombiens pouvaient difficilement rêver plus clémente retraite. Grâce à la loi dite de «Justice et paix», certains des principaux criminels de guerre du pays pourraient échapper à de lourdes peines de prison et continuer de régner sur d'immenses fiefs taillés à coups de déplacements forcés. Le texte, voté fin juin et promulgué ce week-end par le président Uribe, servira de cadre juridique à la démobilisation des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), une puissante milice antiguérilla à la solde de narcotrafiquants, d'industriels et de grands propriétaires terriens.
Rebaptisée «loi d'impunité» par les associations de victimes, la nouvelle loi couronne deux ans et demi de négociations entre les paramilitaires et cet autre ennemi mortel des guérillas marxistes : le président Uribe. Elle consacre le pouvoir politique des AUC, qui affirment contrôler le tiers du Parlement. Elle signe, selon un éditorial du New York Times, «la capitulation de la Colombie face à une mafia terroriste».
La moitié des 12 000 combattants des AUC ont déjà rendu les armes, les autres doivent le faire avant la fin de l'année. Autant de Colombiens sortis du conflit, se défend le gouvernement. Mais «avec leur argent sale, les chefs paramilitaires peuvent reproduire en cinq minutes toute leur structure militaire», avertit la parlementaire Gina Parody, pourtant proche du président.
Les «paras» contrôlent 40% des exportations de cocaïne. Ils ont infiltré l'appareil d'Etat et se sont approprié les meilleures terres. La nouvelle loi accorde à ces inavouables alliés de l'armée un «statut politique», naguère réservé aux seules guérillas révolutionnaires. Cela pourrait immuniser les chefs paras contre une demande d'extradition aux Etats-Unis pour narcotrafic. Voire leur permettre de faire une carrière politique.
Les AUC ont arraché à la guérilla plus de la moitié du pays, instituant la terreur des Caraïbes à l'Amazonie. Leurs massacres ont vidé des villages entiers.
Selon la Commission colombienne des juristes, une organisation non gouvernementale de Bogota, les AUC ont perpétré 13 000 assassinats politiques et disparitions forcées de civils depuis 1996. Dont 2 300 depuis la «trêve» décrétée fin 2002 par les paras, au début des négociations. L'indulgence du pouvoir a parfois ses limites. En avril, un homme politique, sa femme et son chauffeur ont été massacrés par des hommes de «Don Berna», un négociateur vedette des AUC. Le personnage passe à Medellin pour le successeur de Pablo Escobar. Don Berna y a écrasé la guérilla et soumis jusqu'au plus sauvage des gangs, en n'hésitant pas à sacrifier des innocents.
Mais le triple homicide d'avril fait scandale, et le président Uribe ordonne la capture du parrain. Aussitôt, tous les bus de Medellin s'arrêtent, paralysant la deuxième ville du pays. Son pouvoir démontré, le chef para se remet aux autorités. Il obtient le statut de «démobilisé». Et devient le détenu le plus coûteux du pays. Dans une villa gardée par 250 policiers au coeur de sa zone d'influence, Don Berna organise la reddition de ses troupes, en attendant de bénéficier de la loi «Justice et paix».
La nouvelle loi prévoit pour les démobilisés convaincus de crimes contre l'humanité une peine de cinq à huit ans de détention. «Mais en comptant les diverses remises, ils purgeront une peine dérisoire. Et vraisemblablement dans une ferme à la campagne, comme ils l'ont demandé» , explique Eduardo Carreno, du collectif d'avocats Jose Alvear Restrepo, autre organisation non gouvernementale colombienne.
La loi instaure un fonds spécial d'indemnisation aux victimes, alimenté par les biens mal acquis des chefs paras. «Mais la plupart de leurs biens sont au nom de tiers», observe le juriste. La réparation promise risque de rester symbolique.
Plus grave, selon Eduardo Carreno : «Dans la plupart des massacres commis par les paramilitaires, l'armée, la police ou les services secrets sont complices, par action ou par omission. Or, la nouvelle loi n'évoque à aucun moment la responsabilité de l'Etat.» La grande catharsis nationale réclamée par les proches des victimes n'aura probablement pas lieu.
Gouvernement et chefs paramilitaires se sont entendus sur ce point : les bénéficiaires de la loi ne seront pas tenus de livrer une confession totale, mais d'admettre les seuls délits qui leur sont imputés.
«Les AUC ne sont que les exécuteurs. La vraie question est de savoir qui a commandité ces crimes, à qui ils ont profité», insiste Ivan Cepeda, fils d'un sénateur de l'Union patriotique (UP) tué en 1994. Avec l'assassinat, en vingt ans, de plus de trois mille de ses membres, dont deux candidats présidentiels, ce parti de gauche a été rayé du paysage politique national.
Réunies depuis fin juin en un mouvement national, les victimes des escadrons de la mort réclament justice, vérité et réparation. Et avant tout, «le droit à exister, à être reconnu en tant que victimes de l'Etat», précise Ivan Cepeda. Contre les critiques de l'ONU, d'Amnesty International ou du Congrès américain, qui vient de manifester son malaise en gelant à Bogota une partie de son aide militaire, le président Uribe assure que la loi «Justice et paix» a été mal comprise. Il a invité l'Union européenne à en vérifier l'application.
Les victimes, elles, appellent la Cour pénale internationale à se pencher sur cette guerre oubliée.
Pour le Figaro à Bogota : Roméo Langlois et Pascale Mariani