|
||||||
Au moment où le gouvernement colombien accepte pour la première fois de rencontrer les Farc, et qu'en Irlande du Nord l'IRA vient officiellement de décider de mettre fin à sa lutte armée, certains (probablement très optimistes) se prennent à rêver d'une solution pacifique à la guerre qui dure depuis plus de 40 ans en Colombie.
Pour comprendre la complexité du problème, et en particulier les difficultés qui vont se présenter en cas où - dans le cadre d'un accord de paix encore bien improbable - la guérilla accepterait de transfomer sa lutte armée en lutte politique, il est intéressant de se souvenir de ce qui s'est passé en Colombie il y a 20 ans : l’extermination - encore largement impunie aujourd'hui - des membres du parti d’opposition Union Patriotica (UP) issu de la guérilla.
Le 28 mars 1984, durant le mandat du président Belisario Betancur, les représentants de l’Etat et la direction des FARC signent les accords de La Uribe. Ceux-ci stipulent l’engagement du gouvernement dans la promotion de réformes politiques, sociales et économiques, condamnent les enlèvements et le terrorisme imputables au groupe guérillero, les deux parties exprimant leur volonté de mettre fin à ce type de pratiques. Les accords précisent encore que, un an après le début de ces négociations de paix, il faudra mettre en place les conditions permettant au groupe guérillero de « s’organiser politiquement, économiquement et socialement ». De cet accord naît, en mai 1985, un parti politique : l’UP (Union patriotique).
En sa qualité de formation pluraliste d’opposition, celle-ci émet des propositions novatrices après des décennies d’hégémonie libérale et conservatrice dans le pays. Son programme propose une ouverture vers des formes de démocratie plus réelles et profondes, incluant des changements sociaux visant à dépasser le manque d’équité caractéristique de la société. Il envisage également l’élaboration d’une nouvelle charte constitutionnelle (la proposition deviendra réalité en 1991, à travers la convocation de l’Assemblée nationale constituante, qui rédigera la nouvelle Constitution).
Cependant, quelques mois après la présentation publique du nouveau mouvement, plusieurs violations des accords conduisent à l’échec de la négociation. La guérilla se replie dans ses zones d’influence et l’Union patriotique demeure dans l’espace public.
Bien que l’Etat se soit engagé à favoriser son action politique, les premiers homicides frappent le mouvement dès le milieu de l’année 1985. Dès lors, une intention criminelle se manifeste, visant à anéantir l’UP : une combinaison d’actes criminels, de persécution et de harcèlement, tendant à provoquer l’élimination totale ou partielle du groupe opposant.
Des centaines de ses membres et sympathisants sont assassinés au cours de massacres. Le résultat de cette stratégie multiforme de persécution a été la mort violente de plus de 3 000 personnes et le déplacement ou l’exil forcés d’un nombre indéterminé de personnes – la base sociale de cette collectivité politique. De tels chiffres ont un caractère provisoire. Aujourd’hui encore se multiplient persécutions, menaces et exécutions.
Une grande majorité des cas demeure couverte par une impunité totale. Dans un rapport spécial, le bureau du médiateur a signalé que, sur les nombreux actes de violence commis contre l’UP entre 1985 et 1992, la justice n’a rendu de sentences condamnatoires que dans quatre cas.
L’Etat colombien a toujours refusé de reconnaître sa responsabilité dans cette élimination systématique. Il a éludé toute mesure tendant à admettre que les auteurs de tels actes sont des membres de la force publique agissant fréquemment en compagnie des paramilitaires, et a prétendu que ce qui s’est produit avec l’UP serait le résultat de « faits individuels et sans lien », commis par des narcotrafiquants, au cours de vendettas locales, ou par des délinquants.
Légitimant la violence exercée, certains fonctionnaires de l’Etat ont soutenu que, en dernière instance, le sort connu par l’UP était « prévisible », car il s’agissait d’un mouvement né d’accords avec la guérilla. De même, ils ont cherché à minimiser les massacres « faits parmi tant d’autres », dans le contexte de violence généralisée, dont la cause serait la réaction naturelle aux atrocités commises par la guérilla.
Même l’actuel président de la République, M. Alvaro Uribe Vélez, a affirmé, lors de sa campagne électorale, que l’« erreur » commise avec l’UP était compréhensible, car on ne peut « combiner la politique avec les fusils ». Le silence d’influents secteurs de la société colombienne – comme la haute hiérarchie de l’Eglise catholique – face à la légitimation publique de cette vague de criminalité a contribué à la consolidation d’une ambiance de permissivité généralisée devant la chaîne ininterrompue d’actes de violence.
L’ensemble des actes de terreur et de violence perpétrés contre l’UP a constitué un obstacle dans la perspective de démocratisation de la société colombienne. Et ce n’est pas la seule conséquence. En renforçant la peur d’exprimer librement son opposition, en provoquant un profond scepticisme sur la possibilité de mener une action politique de manière citoyenne, ils ont renforcé la conviction de ceux qui ne croient qu’en la voie de la violence pour résoudre les problèmes du pays.
Lire l'article complet dans "Le Monde Diplomatique":