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M. Chavez ne s'est pas contenté de prôner la réhabilitation des guérillas colombiennes, il a proclamé leur identité de vues avec son gouvernement, sous les auspices du héros de l'indépendance sud-américaine, Simon Bolivar. Ce faisant, il s'est placé hors-jeu pour reprendre une médiation entre Bogota et les FARC. Un médiateur est censé garder une distance égale entre les deux parties, préserver sa neutralité pour être en mesure de négocier et de faire évoluer les adversaires.
M. Chavez s'était saisi du dossier des otages en août 2007, après neuf ans d'indifférence face au conflit colombien, en dépit des supplications des familles de victimes. La libération des otages Clara Rojas et Consuelo Gonzalez de Perdomo montre à quel point son intervention pouvait être décisive, malgré les péripéties de l'opération "Emmanuel". Ceux qui placent au centre de leurs préoccupations le sort des victimes regretteront donc la prise de position de M. Chavez, destinée à satisfaire les secteurs radicaux de sa base et, peut-être, à respecter un engagement à l'égard des ravisseurs.
L'attitude de M. Chavez risque de provoquer un raidissement des FARC, confortées dans leur manipulation des otages pour s'assurer un minimum de visibilité politique. L'affaire pourrait se compliquer davantage si leur "reconnaissance" par Caracas s'accompagnait de mesures moins symboliques. En Colombie, le chiffre d'affaires du trafic de drogue aurait diminué et l'enlèvement contre rançon a connu un ralentissement, provoquant une réduction des ressources de la guérilla. Les guérilleros qui désertent ou sont capturés révèlent que les FARC connaissent des difficultés d'approvisionnement en munitions. Leurs communications sont de plus en plus difficiles. Or, tout cela pourrait trouver une solution grâce au Venezuela, qui partage une frontière longue et poreuse avec la Colombie. Le conflit changerait alors de nature et menacerait la paix de la région.
Il est difficile de s'attendre à d'autres gestes unilatéraux pour les otages de la part d'une guérilla indifférente à la pression internationale, qui a tourné le dos à l'opinion des Colombiens. Les FARC ignorent l'espoir suscité par les progrès du Pôle démocratique, l'opposition de gauche qui contrôle la mairie de Bogota et d'autres leviers de pouvoir local ou régional. Contrairement à l'ELN, engagée dans des pourparlers de paix, les FARC ont coupé leurs liens avec les mouvements sociaux.
Il faut donc créer les conditions d'un "échange humanitaire" entre les 44 otages dits "échangeables" et les 500 guérilleros emprisonnés. Le gouvernement colombien dispose depuis 2007 d'un cadre juridique permettant l'élargissement conditionnel des condamnés. Cela pourrait s'appliquer y compris à celui qui vient d'être condamné à trente-six ans de prison pour le massacre de Bojaya (département du Choco), où une bombonne de gaz remplie d'explosifs par les FARC tua, en 2002, 119 personnes réfugiées dans une église, dont 45 enfants.
Le haut-commissaire colombien pour la paix, Luis Carlos Restrepo, ne dissimule pas son scepticisme devant la volonté réelle des FARC d'arriver à un accord humanitaire. "La France devrait leur réclamer la liste des 500 guérilleros qu'elles souhaitent échanger contre les otages", dit-il. Cela permettrait de faire avancer le dossier. L'absence de réponse des FARC aux différents médiateurs montre que la tâche n'est pas aisée. Le Français Noël Saez et le Suisse Jean-Pierre Gontard ont effectué plusieurs missions auprès des FARC, non sans risques. La France et la Suisse, soutenues par l'Espagne, ont contribué à sensibiliser l'UE et à faire rentrer dans le jeu diplomatique les Etats-Unis, dont trois ressortissants sont aux mains des FARC.
Cependant, les émissaires français et suisse n'ont jamais obtenu des "preuves de vie" d'Ingrid Betancourt et d'autres otages, dont on est resté sans nouvelles pendant des années. Ce n'est pas faute de concessions faites à la guérilla. A la demande de Paris, Bogota a relâché de manière unilatérale le principal prisonnier politique appartenant aux FARC, Rodrigo Granda. La Suisse, qui ne s'estime pas liée par l'inclusion de la guérilla dans la liste d'organisations terroristes de l'UE, a exfiltré et accueilli les familles du "secrétariat" des FARC, la direction suprême de la guérilla.
La France, la Suisse et l'Espagne ont présenté des propositions en vue d'un accord humanitaire depuis 2005. De même, l'Eglise catholique de Colombie a proposé une "zone de rencontre" pour la négociation entre Bogota et la guérilla. Ancien ministre conservateur colombien impliqué dans des initiatives de paix, Alvaro Leyva a suggéré des mesures pour rapprocher les parties. Au-delà des détails, ces trois plans constituent des variations autour de l'exigence des FARC de négocier à Pradera et Florida - deux municipalités du département du Valle del Cauca -, sans pour autant procéder à un retrait des forces de sécurité, refusé par le gouvernement. Tout comme jadis la forme de la table des négociations de Paris entre le Vietnam du Nord et les Etats-Unis, ce n'est pas le fond du problème, mais juste la condition pour commencer à discuter.
Le dossier est complexe et les divers acteurs impliqués sont parfois imprévisibles. Mais certains otages sont aux mains des FARC depuis plus de dix ans, dans des conditions dégradantes, en contradiction avec le droit international humanitaire, les conventions de Genève et la Déclaration universelle des droits de l'homme. La détresse des familles, qui n'ont pas compté avec le soutien qu'elles étaient en droit d'attendre de la part de l'Etat colombien, en fait aussi des victimes de ces crimes que sont la prise d'otages et l'enlèvement contre rançon. Il est grand temps pour la gestion humanitaire et la diplomatie de privilégier les solutions, plutôt que les calculs politiques.