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Un enlèvement qui arrange beaucoup de monde

13/01/2006 - Europe-Diplomatic

Europe-Diplomatic, une revue destinée au monde diplomatique, consacre ce mois-ci sa couverture et son article de fond à Ingrid Betancourt. Malgré quelques erreurs ou approximations, c'est un bon résumé du cheminement d'Ingrid et de la situation actuelle.

INGRID BETANCOURT : UN ENLÈVEMENT QUI ARRANGE BEAUCOUP DE MONDE

Il y a maintenant douze ans, Ingrid Betancourt mettait de côté sa vie tranquille de mère de famille expatriée pour retourner dans son pays et se battre pour en changer l’avenir. Son pays, la Colombie, était au bord du gouffre, saigné par des années de guerre. Pris entre la guérilla marxiste, les paramilitaires, les cartels de la drogue et les politiciens impuissants ou corrompus, peu de gens osaient se lever pour tenter d’offrir une autre vision d’avenir au peuple colombien. Ingrid Betancourt, elle, décide de le faire.

Elle condamne la corruption et la violence, se bat pour le développement régional, pour les plus démunis. Ell e est élue député en 1994, puis sénateur en 1998. Elle fonde son propre parti et compte se présenter aux élections présidentielles de mai 2002. Mais, trois mois avant les élections, Ingrid et sa directrice de campagne, Clara Rojas, sont enlevées par les FARC, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie. Ingrid Betancourt est une empêcheuse de tourner en rond pour ceux qui font la ruine de la Colombie. Elle se bat avec une folle énergie. Sa popularité est grandissante. Elle gêne des gens de tous les camps. Son enlèvement arrange, décidément, beaucoup de monde…

SA MEILLEURE CHANCE DE SURVIE

L’enlèvement est pratique courante en Colombie. L’assassinat tout autant. Aujourd’hui, Ingrid serait peut être morte si son combat n’était pas connu au-delà des frontières de son pays. Que l’on croie ou pas qu’elle est la femme providentielle dont la Colombie a besoin, n’est pas très important. Elle qui a tout sacrifié pour son pays, mérite, comme des milliers d’autres otages, de ne pas sombrer dans l’oubli médiatique. Sa meilleure chance de survie, c’est qu’on parle d’elle. Très vite, des Comités de soutien à Ingrid Betancourt se constituent. Leur objectif: oeuvrer à la libération de la jeune femme et de son assistante. Leur détention sera longue, très longue. Aujourd’hui encore, près de quatre ans après leur enlèvement, les deux femmes sont toujours prisonnières.

Mais les Comités ne baissent et n'ont jamais baissé les bras. Ils s’assurent en permanence que les media continuent de s’intéresser à elles, que les associations, que les politiques, que les diplomates s’impliquent dans la recherche d’une issue qui leur soit favorable. Et, pour commencer, de faire en sorte que le gouvernement colombien sache que les pays libres suivent l’affaire de près. Car, «oublier Ingrid et Clara, c’est les condamner à mort » …

DES PREUVES DE VIE

Le 2 octobre 2002, des rumeurs de la mort d’ Ingrid Betancourt inquiètent au plus haut point les comités de soutien à travers le monde. Selon la police colombienne, Ingrid aurait succombé à l’épuisement et au paludisme et aurait été enterrée dans une forêt des Andes. Police et armée colombiennes tenteraient, sur place, de vérifier les assertions dans ce sens de dizaines de villageois. Le ministre canadien des Affaires étrangères avait montré un vif intérêt pour la libération d’Ingrid Betancourt lors d’une rencontre avec sa soeur Astrid. Celle ci avait demandé l’appui officiel du gouvernement d’Ottawa pour un «accord humanitaire» consistant en un échange de prisonniers.

Il faut rappeler que plus de trois mille personnes se trouvaient alors séquestrées (par la guérilla ou d'autres organisations) dans un pays ravagé par plusieurs dizaines d’années de guerre civile. Les FARC se disaient prêts à un tel échange, mais le Président colombien Alvaro Uribe, récemment élu, estimait qu’un accord ne pouvait intervenir que dans le cadre d’un nouveau processus de paix. De son côté, le président du Comité canadien de soutien considérait qu’Ottawa et d’autres gouvernements, Paris notamment, disposaient de la crédibilité nécessaire pour demander aux FARC une preuve de vie et pour entamer ensuite des négociations «avant qu’il ne soit trop tard ». Les nouvelles d’Ingrid Betancourt parvinrent à sa famille sous la forme d’une cassette vidéo. Dans ce document de vingt-deux minutes, l’otage apparaît très éprouvée physiquement et fait part de sa détresse morale ainsi que des conditions extrêmement dures de sa détention. Mais elle fait preuve aussi d’une grande lucidité et d’une absolue fidélité à ses principes.

Elle estime que la libération des otages civils retenus comme prisonniers politiques est de la seule responsabilité des rebelles. «Les FARC doivent faire un geste unilatéral de paix, c’est- à- dire des libérations humanitaires » explique-t-elle. Elle exhorte aussi les autorités colombiennes à échanger les rebelles emprisonnés contre les soldats et policiers détenus par les FARC. «L’échange est l’obligation morale d’un État démocratique » affirme-t-elle. Par contre, elle se dit opposée à un accord humanitaire pour un échange de prisonniers entre des civils et des guérilleros: «C’est une position de principe et je souhaite que ma famille le comprenne», lance-t-elle. Mais depuis lors, rien n’a vraiment bougé…

« LORSQUE JE SERAI PRESIDENTE… »

Ingrid Betancourt est un personnage atypique dans son pays. Fille d’un ancien ministre de l’Éducation et d’une mère sénateur, elle a vécu la majeure partie de son enfance à l’étranger, surtout en France où elle a fait Sciences Po. Elle vivait une vie tranquille de mère de famille quand, soudain, elle décide de tout laisser tomber pour rentrer dans son pays et agir. Elle veut se battre pour son peuple. Elle travaille à l’élection de sa mère au sénat puis entre au ministère des Finances. Après quelques années, déçue par le peu de résultats qu’elle obtient, Ingrid décide de se lancer elle même en politique avec son amie Clara Rojas. Elle est élue député. Elle n’a de cesse de dénoncer la corruption des politiques.

Résultat: elle est menacée de mort à plusieurs reprises et échappe de peu à un attentat. Elle est régulièrement la cible des journaux qui portent contre elle les accusations les plus odieuses. Plusieurs fois, elle doit publiquement défendre son honneur mais elle en sort toujours blanchie.

En 1998, elle fonde son propre parti, «Oxygène» et se présente au sénat. Contre toute attente, elle remporte le plus de voix au niveau national ! Elle est bientôt convaincue que la seule façon efficace de changer le système est de se faire élire à la Présidence. Fin 2001, elle démissionne donc de son poste de sénateur et s’en va en lançant un retentissant: «Lorsque je serai Présidente, je vous démissionnerai tous !» Les élections ont lieu en mai 2002. Le 23 février, le destin d’Ingrid Betancourt va basculer sur la route de San Vicente…

TOUR DE PASSE- PASSE

Ce jour là, la jeune femme s’apprête à se rendre dans cette petite ville située dans une enclave cédée par le gouvernement aux FARC dans le cadre des négociations de paix. San Vicente a, comme maire, un élu officiel du parti créé par Ingrid. Au lendemain des élections locales, elle-ci avait promis d’aller soutenir dans leurs difficultés les paysans de la ville. « Je viens chez vous, avait elle annoncé, exiger des garanties pour la cette zone démilitarisée dont la population civile a joué un rôle important en acceptant que son territoire soit transformé en laboratoire de paix. C’est maintenant à tous les Colombiens d’agir pour que cette région ne devienne pas une terre de barbarie et de terreur » . Mais le contexte politique n’était guère favorable.

Deux jours plus tôt, le gouvernement avait rompu les négociations de paix et, le jour de l’enlèvement, l’armée lançait une offensive pour reprendre la zone aux FARC. Le samedi 23, Ingrid devait, à la suite d’un accord avec le frère du Président de la République (à l’ époque, M. Pastrana qui se rendait aussi à San Vicente) prendre place dans un des hélicoptères présidentiels.

Toutefois, à la dernière minute, M. Pastrana lui fit dire, par un de ses généraux, qu’elle ne pouvait pas s’embarquer. C’était un comble : une candidate officielle à la Présidence de la République se voyait interdire le moyen de transport le plus sûr alors que des dizaines de journalistes, eux, en bénéficiaient! Finalement, les services de sécurité colombiens lui prêteront une voiture banalisée. Peu de temps après, elle était kidnappée avec son amie…Plus tard, le Président Pastrana confiera : »Si vous croyez que j’allais me laisser damer le pion par Ingrid »…

«UNE INJUSTICE SOCIALE CONSIDÉRABLE »

Deux semaines plus tard seulement, l’association «Les amis d’Ingrid Betancourt » publie un premier communiqué: «La Colombie est en guerre – non déclarée mais réelle- depuis une quarantaine d’années. La violence endémique dans ce pays a causé environ deux cent mille morts. Les assassinats indiscriminés -pratiquement jamais élucidés- ont atteint toutes les couches de la population: des candidats à la Présidence, des leaders politiques, des juges, des journalistes,des prêtres, des syndicalistes, des paysans, des Indiens, des défenseurs des Droits de l’Homme. Ils ont été perpétrés aussi bien par des groupes paramilitaires, que par l’armée, les cartels de la drogue, des délinquants de droit commun, la guérilla.

A l’origine du conflit, une injustice sociale considérable dans ce pays riche où s’affichent des fortune indécentes alors que plus de cinquante pour cent de la population vit en état de pauvreté». Rappelant « l’immense responsabilité de la classe dirigeante» qui «ne veut rien céder et semble convaincue que la paix s’obtiendra par les armes, dût-elle coûter encore des milliers de vies humaines et des déplacements internes de populations», l’association réclame la libération de celle «qui se bat pour la justice sociale, contre la corruption, pour la défense des plus pauvres » .

Depuis l'enlèvement et sous l'impulsion des comités, toutes les formes de manifestations se relaient dans de nombreux pays, y compris, évidemment, en Colombie : occupation pacifique de la cathédrale de Bogota, appels au Président Uribe («Sauvez la vie de trois mille fils de Colombie » ) , marches de soutien, défilés, intervention sur les télévisions et dans les radios, messages sur le site Internet, et même des T-shirts, posters, ballons. Des centaines de villes à travers l’Europe (au nombre de 1.500 en décembre 2005) élisent Ingrid Betancourt citoyenne d’honneur pour célébrer son courage. Et toujours des demandes renouvelées d’intervention adressées au gouvernement de Bogota. Un an, deux ans passent. Quelques timides tentatives sont lancées, tantôt par les FARC, tantôt par les autorités colombiennes. Sans résultat.

UNE SI LONGUE ATTENTE

Le 31 août 2003, une deuxième vidéo est diffusée. Clara Rojas, l’amie et directrice de compagne d’Ingrid qui a refusé d’être libérée pour rester avec elle, est aussi vivante et apparemment en bonne santé. Elle explique, entre autres, qu’elles ont changé vingt-cinq ou vingt-six fois de campement depuis leur enlèvement, qu’Ingrid a fait trois grèves de la faim et qu’il avait fallu la ligoter pour lui administrer du sérum et lui sauver la vie.

Le 18 août 2004, le Président Uribe rend publique une offre (la toute première) qu’il a faite aux FARC un mois plus tôt. Il acceptait de libérer cinquante guérilleros «qui n’ont pas de sang sur les mains» contre tous les otages «échangeables», soit soixante membres du Congrès, des militaires, des politiciens et trois Américains. «Inacceptable » répondent les FARC.

Janvier 2005. Un émissaire des FARC qui se trouvait à Caracas (Vénézuéla) pour rencontrer des responsables suisses chargés de négocier la libération des otages, est enlevé en plein jour dans le cadre d’une opération commanditée par le gouvernement colombien.

23 février 2005, troisième anniversaire de l’enlèvement. Déclaration d’un député à la Chambre des Communes à Ottawa: «J’invite tous mes collègues à faire un geste pour que cet anniversaire soit le dernier » .

27 Juillet 2005. Enfin, une ouverture! Après la première libération (depuis 2001) d’un otage par les FARC, un émissaire du gouvernement français rencontre, avec l’accord de Bogota, un représentant des guérilleros. Quelques jours plus tard, le Président Uribe, reçoit la mère d’Ingrid Betancourt. Il autorise alors son Commissaire à la Paix à rencontrer les FARC «au jour, à l’heure et à l’endroit où ils le souhaitent» pour discuter d’un échange de détenus. Trois mois plus tard, les FARC n’ont toujours pas donné de réponse...


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