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Les familles des victimes des paramilitaires colombiens réclament justice et réparation

09/02/2007 - Le Monde

Dans cette région de soleil aride, la femme a un étrange regard bleu. "Je croyais qu'on pouvait porter plainte aujourd'hui", s'excuse-t-elle. "Il aurait fallu le faire la semaine dernière, quand les juges sont venus de Bogota pour enregistrer les dépositions", lui explique une jeune fonctionnaire des Nations unies en l'invitant à se joindre à la réunion. Près de deux cents personnes, des jeunes, des hommes, beaucoup de femmes, tous victimes du conflit colombien, sont venues, mardi 6 février, à Carmen de Bolivar, dans le nord du pays, raconter leur combat au quotidien "pour la vérité, la réparation et la réconciliation" à une délégation de l'ONU.
 
La femme au regard bleu s'assied timidement dans la grande salle de ce village de la région des Montes de Maria. Une nuit, il y a quatre ans, les groupes paramilitaires ont embarqué de force son frère et son mari. Le corps de son frère a été retrouvé, décapité et tailladé à coups de machette. Son mari n'est jamais réapparu. "J'ai encore peur mais je voudrais enfin porter plainte", dit la femme.

Las Madres de la CandelariaSur l'estrade, Teresita Gaviria raconte la lutte des "Mères de la Candelaria". Tous les mercredis, depuis huit ans, elles descendent des quartiers escarpés de Medellin, la deuxième ville de la Colombie, et installent pancartes et photos devant l'église de la Candelaria pour exiger le retour des disparus. "Une victime ne vaut rien, toutes les victimes ensemble nous pouvons nous faire entendre", explique la dynamique Teresita.

Dans la salle, les langues se délient. "En 2000, les paramilitaires sont arrivés en disant qu'ils allaient nous protéger des exactions des guérilleros, explique Rosalba, dont le mari est mort il y a dix ans, sur une mine posée par la guérilla d'extrême gauche. Nous les avons crus, mais le remède s'est avéré pire que le mal." Sous prétexte d'éliminer les collaborateurs de la guérilla, les paramilitaires ont fait régner l'arbitraire et la terreur.

"LA DERNIÈRE-LARME"

Les histoires de portes enfoncées à coup de crosse, de pères assassinés sous les yeux de leurs enfants, de cadavres atrocement mutilés, se succèdent. "A 6 heures du soir, il n'y avait plus un chat dans la rue, tout le monde s'enfermait chez soi, en espérant que "La Dernière-Larme" ne viendrait pas, confie Olga Pelufo, une institutrice du village. "La Dernière-Larme", c'était une voiture grise. Il y en avait une rouge qu'on appelait "Saragosa". Je ne sais pas pourquoi les gens ont donné des noms aux voitures. On ne savait pas le nom des assassins, ils n'étaient pas d'ici."

Dans les campagnes, la situation était "bien pire". Des centaines de familles ont abandonné leurs lopins de terre pour trouver refuge dans les faubourgs misérables des villes proches de Sincelejo ou de Monteria.

Pourquoi tant de violence ? "On ne comprend pas et c'est terrible de ne pas comprendre", dit Olga. Ici - ce n'est pas le cas partout - les terres arrachées aux paysans sont aujourd'hui abandonnées aux mauvaises herbes. Et la guérilla est encore dans le maquis.

"On dit qu'il y aurait du pétrole sous terre", avance une femme en guise d'explication. "Je voudrais bien le voir, le pétrole", se moque une autre. A Bogota, les analystes dissertent sur le "couloir stratégique" que constituent les Montes de Maria pour le trafic d'armes et de drogue. "Allez savoir", soupirent, résignées, les femmes de Carmen de Bolivar.

L'institutrice défend avec fougue le président Alvaro Uribe (droite). "C'est lui qui a réussi à arrêter le bain de sang depuis deux ans, affirme-t-elle. Et c'est parce que les paramilitaires sont partis que les gens commencent à parler." L'assistance en convient du bout des lèvres, car trop d'ombres planent sur la démobilisation des paramilitaires négociée par le gouvernement Uribe.

"Les paras ont commencé à avouer quelques crimes juste pour obtenir les bénéfices de la loi Justice et paix, s'énerve une femme. Mais la vérité, celle que nous réclamons, ils s'en foutent. Et Uribe ne va pas les obliger à dire ce qu'ils savent. Alors, comment pardonner ? Comment accepter que ces assassins qui ont fait tant de mal ne passent au maximum que huit ans en prison ?"


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