Rencontre avec l'ambassadeur de France en Colombie, Camille Rohou

L'ambassadeur de France en Colombie, Camille Rohou, reconnaît que, comme tout bon breton, il est têtu, et c'est pourquoi il n'abandonnera pas la recherche de l'Accord Humanitaire, en dépit de l'insistance du président Álvaro Uribe de les libérer par la voie militaire.
"Il faut aller de l'avant parce qu'il n'y a pas d'autre manière de libérer les kidnappés vivants", assure le diplomate, pour lequel il est illogique que le Chef d'État colombien leur demande de l'aide et une assistance militaire pour essayer de rendre la liberté aux séquestrés alors que, à plusieurs reprises, la France s'est déclarée opposée à cette option.
L'interview de Camille Rohou par Colprensa.
Comment avez-vous reçu la demande du président Álvaro Uribe pour un appui technologique et de renseignements pour le sauvetage militaire des kidnappés ?
- Ambassadeur Camille Rohou : "Nous sommes tout-à-fait opposés à une option militaire pour libérer les kidnappés. Je l'ai déclaré, tout comme l'a fait souvent le Président de la France et le Ministre des Affaires Etrangères. C'est réellement quelque chose qui nous préoccupe, et nous ne parlons pas seulement d'Ingrid Betancourt, mais nous pensons à tous les kidnappés en Colombie.
Mais le Gouvernement National insiste et a demandé de l'aide militaire à la Communauté internationale...
- Soyons logiques : si nous ne soutenons pas l'option militaire, comment pourrions-nous prendre part avec des moyens qui peuvent permettre une option militaire ? C'est-à-dire, fournir des hommes, de l'équipement, tout type d'aide dans le cadre de l'option militaire, ne serait pas logique.
Cela serait la même chose que de prendre part militairement ?
- C'est évident que oui. Si on veut libérer les kidnappés, comme on dit ici, "à sang et feu" , et comme nous sommes contre cette option, nous n'allons pas non plus fournir une assistance au niveau technologique ou à tout autre niveau militaire. Il faut être cohérents.
L'Europe a une autre stratégie
Avez-vous eu l'occasion de parler personnellement avec le président Uribe pour exprimer cette inquiétude, cette incohérence ?
- E.C.R. : J'ai parlé un peu avec lui de tout ceci, mais cela été une courte entrevue parce qu'il y avait une longue file d'ambassadeurs...
Comment avez-vous interprété le fait que le président Uribe mette l'emphase exclusivement sur la France, en parlant devant le corps diplomatique ?
- E.C.R. : Cela ne m'a pas surpris, parce que nous sommes, outre les Etats-Unis, le seul pays qui a un kidnappé qui possède la nationalité française, comme c'est le cas pour Ingrid Betancourt qui est franco- colombienne.
On sait qu'en France il y a beaucoup de manifestations pour la libération d'Ingrid et pour l'accord humanitaire pour ceux kidnappés en Colombie. Les Etats-Unis ont une autre stratégie, parce qu'ils considèrent qu'on ne peut pas négocier avec des terroristes.
Mais pour la France les Farc sont aussi des terroristes...
- E.C.R. : Je veux le souligner, nous n'avons aucune sympathie par les Farc, nous les avons clairement déclarés comme étant une organisation terroriste depuis quatre années. Nous le confirmons, parce qu'ils kidnappent des civils innocents, qu'ils placent des mines antipersonnel, recrutent des enfants-soldats... pour toutes ces raisons ce sont des terroristes. Mais ce fait n'empêche pas qu'on puisse parler avec eux quand il est question de libérer des innocents.
Cette dénomination de "terroristes" n'est-elle pas un obstacle pour négocier l'Accord Humanitaire ?
- E.C.R. : Dans l'histoire du monde il y a toujours eu des échanges humanitaires, et au Moyen-Orient cela c'est fait très souvent. Je crois que toutes les puissances du monde le font de manière plus ou moins discrète, mais ils le font.
Je dois aussi souligner qu'il y a peu, nous agissions pour la libération d'un Colombien kidnappé en Afghanistan, qu'ils ont finalement délivré à l'ambassade de France.
C'est donc là est un exemple qui montre qu'on peut négocier avec des groupes des terroristes ?
- E.C.R. : C'est un exemple qu'il faut négocier avec des terroristes et un exemple de ce que la France ne se préoccupe pas seulement d'Ingrid Betancourt, mais qu'elle s'est aussi préoccupée d'un Colombien kidnappé en Afghanistan.
Sur base de quelles conditions le gouvernement français pourrait-il enlever la dénomination de terroristes aux Farc ?
- E.C.R. : Il est difficile à répondre à cela immédiatement, parce que cela dépend des gestes qui feront les Farc. On ne peut pas dire, en principe, qu'un groupe est terroriste et un autre non, car chaque pays a ses dénominations, ses critères. Cette dénomination de terroriste (en ce qui concerne les Farc) a été décidée par tous les pays membres de l'Union Européenne en 2003.
Le Cas d'Araújo a été un miracle
Est-ce que l'évasion de l'ex ministre Fernando Araújo a changé quelque chose à la situation des kidnappés en Colombie?
- E.C.R. : Le cas de Fernando Araújo est très spécial, parce que les politiques sont les kidnappés les plus surveillés, il est très risqué d'essayer de les libérer par la force. Dans le cas de l'ex ministre Araújo, presque tout le monde considère que cela a été un miracle qui peut difficilement être répété.
L'opération de libération de l'ex ministre Araújo était-elle risquée?
- E.C.R. : Dans des tentatives de libération de politiciens kidnappés par une force militaire ou policière, jusqu'à présent, il n'y a pas un seul succès. Je peux me tromper, mais ne vois aucune opération réussie. Il y a eu dans ce cas une attaque militaire qui a coincidé, apparemment, avec une fête de fin d'année chez les ravisseurs. Il a profité de cette confusion et il s'est échappé. Il a risqué sa vie, parce que si les Farc l'avaient retrouvé, qui sait s'ils auraient respecté sa vie.
Cela a a été, heureusement, un miracle pour lui. Après son évasion, la surveillance des kidnappés par les Farc s'est probablement renforcée.
Il faut essayer de convaincre les Farc... '
Croyez-vous que les Farc veulent vraiment un accord humanitaire ?
- E.C.R. : Je ne sais pas s'ils veulent ou non un accord humanitaire, mais je ne vois pas d'autre solution. C'est le seul moyen sur pour obtenir la libération, vivants, des kidnappés.
Il faut essayer de convaincre les Farc de se réunir autour d'une table avec le Gouvernement, parce ce sont là les seuls négociateurs. Les facilitateurs peuvent essayer de convaincre mais ils ne peuvent pas négocier.
Même si cette question paraît un peu élémentaire, que diriez-vous aux Farc pour les convaincre de signer l'Accord Humanitaire ?
- E.C.R. : S'ils ont un certain respect au niveau humanitaire, ils doivent le faire. Si non, ce sont clairement des terroristes, qui sont aussi liés au trafic de drogue.
Jusqu'à présent on peut difficilement considérer les Farc comme une organisation respectable, mais en tant que facilitateurs, nous devons essayer de ne pas trop souligner cet aspect, parce que si non, nous n'allons jamais les convaincre. Cela est quelque chose d'évident.
Comment se porte l'initiative des pays amis ? Avez-vous réussi des rapprochements avec les Farc ?
- E.C.R. : Je ne parlerai pas de cette mission, parce qu'il s'agit de la vie de personnes. Si on parle trop, on ne va rien obtenir, il faut maintenir une règle de discrétion absolue sur ce sujet.
J'ai écouté le Président dire qu'il y aurait un autre facilitateur et cela est très bien, mais le problème n'est pas de faciliter mais d'essayer de convaincre les Farc et le Gouvernement de se réunir autour d'une table sans trop des conditions préalables.
S'il faut faire une première négociation sur les conditions pour se réunir et ensuite négocier, alors cela va prendre des siècles.
Quand vous dites qu'il ne faut pas mettre trop de conditions préalables, cela signifie-t-il qu'on doit accepter la démilitarisation des communes de Pradera et de Florida, dans la Vallée du Cauca, pour commencer les négociations ?
- E.C.R. : En septembre, un peu avant l'attentat à l'Université Militaire, le Gouvernement avait accepté la démilitarisation d'une zone de 180 kilomètres carrés dans les zones de Florida et Pradera. Les Farc demandaient 800 kilomètres carrés. Pour moi la différence était minime en termes de politique de sécurité. Je ne suis pas expert militaire, mais ces 600 kilomètres carrés, il ne me paraît pas qu'ils pourraient changer la face de la guerre, ou du conflit.
Mais considérez-vous que la démilitarisation est possible?
- E.C.R. : Il me semble qu'il pourrait y avoir un rapprochement, un accord sur la taille de la zone, mais il y a eu cet attentat et tout a été remis en question.
Est-ce que ce serait une meilleure idée que les négociations se déroulent hors du pays ?
- E.C.R. : Je crois que les Farc n'acceptent pas d'aller négocier en dehors du pays. Je ne considère pas qu'il faille mettre beaucoup de conditions. Je comprends très bien la position du Gouvernement, il y a des choses qu'il ne peut pas accepter parce que, d'un côté il y a un État démocratique qui ne peut pas abandonner des règles essentielles - cela, je le comprend -, mais il y a des situations qui, d'après moi, ne devraient pas affecter beaucoup l'État colombien et la politique de sécurité.
Nouvelles alternatives ?
Les pays amis (la France, la Suisse et l'Espagne) ont-ils une certaine proposition,en 2005, pour démilitariser une certaine zone du pays et y mener les discussions pour l'échange, ou avez-vous gardé la précédente ?
- E.C.R. : Je ne puis pas répondre à cette question parce qu'une des raisons de l'échec de la proposition de décembre 2005 a été la conférence de presse qu'a faite le Gouvernement au Palais Présidentiel. Cette conférence de presse a provoqué la réponse négative des Farc. Il faut garder une grande discrétion quand on veut parler avec les deux négociateurs.
On voit que votre foi est toujours la même, après l'insistance du président Uribe pour le sauvetage militaire. Etes-vous modérément pessimiste ou optimiste face à l'avenir?
- E.C.R. : Je suis ici depuis deux ans et demi et durant ce temps j'ai connu ici des montagnes russes sur le sujet. Il ne s'agit pas d'optimisme ou de pessimisme, il faut aller de l'avant parce qu'il n'y a pas d'autre manière de libérer les kidnappés vivants.
Si on obtenait de mettre en route l'échange humanitaire, serait-ce là un point de départ pour un éventuel processus de paix ?
- E.C.R. : Si les deux négociateurs parviennent à se parler pour affaire humanitaire, c'est un premier pas. Je crois ce qui empêche réellement une possible négociation, c'est le manque de confiance entre les deux parties.
Après tant d'années de conflit, les Colombiens ont une culture de la violence qui, à la fin, n'a qu'une issue possible : c'est de reconstruire la confiance dans l'autre.
Au milieu de ces circonstances et de toute cette situation, comment qualifieriez-vous aujourd'hui les relations entre la Colombie et la France ?
- E.C.R. : Je crois que c'est une relation qui a pour l'instant des problèmes politiques, mais elle est très profonde. Je crois que nous allons surmonter ce problème, un beau jour cela va se terminer et le plus tôt sera le mieux.
La France est le troisième investisseur en Colombie et le premier employeur international dans le pays. Les deux pays a beaucoup de choses à discuter et à faire en commun.
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