|
||||||
Le père de José Daniel Alvarez a disparu le 14 février 1990 à Puerto Bello, au nord de la Colombie. "La guérilla (extrême gauche) avait volé des vaches, raconte-t-il. Les paramilitaires (milices d'extrême droite) ont embarqué de force 43 paysans, sous prétexte qu'ils collaboraient avec les guérilleros. Aucun n'est jamais revenu. Quand nous sommes allés demander de l'aide à la base militaire de San Pedro de Uraba, un capitaine a insinué que c'était de notre faute, parce que nous n'avions pas dénoncé le vol du bétail."
Indigné, M. Alvarez ajoute : "Il ne comprenait pas pourquoi les "paras" avaient pris des paysans pour remplacer les vaches..." En 2006, la Cour interaméricaine des droits de l'homme a condamné l'Etat colombien pour ne pas avoir protégé les paysans de Puerto Bello.
José Daniel Alvarez, qui vit aujourd'hui à Bogota, attend toujours l'indemnisation promise. "Elle sera évidemment symbolique ; rien ne nous rendra jamais les disparus", soupire-t-il.
Au téléphone, l'homme, qui habite dans l'est de la Colombie, parle d'un ton hésitant : "En 2002, les paramilitaires sont arrivés. Ils ont emmené mon père, ma mère, mes deux frères, deux oncles. Nous vivions dans une petite ferme de 20 hectares, près de Recetor, dans les plaines du Casanare. Ici, il n'y a jamais eu beaucoup d'Etat : avant les "paras", c'était la guérilla qui commandait."
Il a 24 ans et préfère ne pas dire son nom. Démobilisés dans le cadre des négociations engagées avec le gouvernement du président Alvaro Uribe (droite), les paramilitaires sévissent encore. Selon l'ex-chef des Autodéfenses unies de Colombie, Salvatore Mancuso, 5 000 "paras" auraient repris les armes.
"TORTURER LA VICTIME"
Pendant le premier mandat présidentiel de M. Uribe (2002-2006), 1 137 cas de disparition forcée ont été enregistrés, selon la Commission colombienne de juristes (CCJ), une organisation de défense des droits de l'homme. Près de la moitié des cas sont attribués aux paramilitaires, 184 aux agents de l'Etat, 25 à la guérilla. D'après le code pénal colombien, qui intègre la notion de "disparition forcée" depuis 2000, outre l'Etat, les mouvements armés peuvent s'en rendre coupables.
"Systématique dans certaines régions, la complicité entre paramilitaires et militaires reste difficile à démontrer", souligne Gustavo Gallon, directeur de la CCJ. A son avis, "le problème des disparitions en Colombie se dilue dans la masse des assassinats politiques". Plus de 10 000 exécutions extrajudiciaires ont eu lieu au cours de la période 2002-2006. Pourquoi faire disparaître un syndicaliste, un leader paysan ou un défenseur des droits de l'homme plutôt que de froidement l'assassiner ? "La disparition permet de torturer la victime pour obtenir des informations", note M. Gallon.
Le gouvernement Uribe, qui se targue d'avoir pacifié le pays, conteste les statistiques de la CCJ. Mais pour Gloria Gomez, coordinatrice d'une association de familles de détenus et de disparus, "le phénomène des disparitions reste largement sous-évalué, car les gens ont peur de dénoncer les faits".