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Un an après avoir signé la Charte 77 qui, le 1er janvier 1977, rassemblait les principaux dissidents tchécoslovaques, Vaclav Havel écrivait : « La vie dans la vérité est d’abord la révolte de l’individu contre sa position imposée, elle constitue une tentative pour saisir à nouveau sa propre responsabilité ». Comme Havel lui-même, fils d’une famille bourgeoise, Ingrid Betancourt et Aung San Suu Kyi auraient pu rester à l’ombre des universités prestigieuses qui les ont accueillies, respectivement à Paris et Oxford, couler des jours heureux dans des ministères divers, effleurer comme beaucoup les grandes questions sans jamais les traiter sur le fond. Elles auraient pu, chacune, choisir de composer, de ménager leur conscience et la nôtre. Elles nous auraient épargné des réveils brutaux, des cauchemars incessants face aux guerres ou aux dictatures oubliées. Elles auraient conforté l’Occident dans l’idée qu’il se fait de lui-même, surtout depuis la chute du Mur : confiant dans sa supériorité, replié sur son identité pour consacrer ses génies et ses morts. Elles auraient pu… Sur les traces des Mères de la place de Mai ou de Gandhi mais aussi, plus proches de nous, de Fred Nérac ou Guy-André Kieffer, elles ont choisi la « vie dans la vérité » dont parle Havel, contre les mensonges d’Etat et les petits arrangements de notre quotidien.
Nul être humain n’échappe à sa contingence, à sa chair scellée dans l’Histoire, à son inscription dans une géographie particulière qui fait de lui un être singulier, limité, imparfait. Ingrid et Suu Kyi se sont forgées au carrefour de l’Occident et du reste du monde, avec les difficultés que cela comporte. Comme responsables de parti, elles ont exprimé une ligne politique que le débat démocratique est toujours en droit de discuter, de critiquer. Mais leur action se situe à un niveau beaucoup plus profond. Elles ont entrepris ce que peu avant elles n’avaient véritablement osé entreprendre : pétries de culture européenne et aimant profondément leur pays, elles ont cherché à fonder les conditions pour que leur peuple puisse choisir librement son destin, pour que la liberté de leurs concitoyens ne soient pas une marionnette dans les mains de puissances occultes, pour que le débat n’oppose pas le mensonge et la peur, mais une pluralité authentique de chemins possibles, au-delà de la corruption ou de la pauvreté.
Après plus de 15 ans d’engagement, une grève de la faim chacune, de nombreux proches disparus ou assassinés, après quatre ans de séquestration dans la jungle colombienne pour Ingrid et son amie Clara, dans les mains d’une guérilla qui répond aux exactions atroces des paramilitaires par des pratiques analogues, après plus de dix ans d’assignation à résidence pour Suu Kyi, étouffant sous le joug d’un pouvoir dont les pratiques répressives sont qualifiées de crimes contre l’humanité par un rapport récent des Nations Unies, leur message est lumineux : le clash des civilisations n’est pas une fatalité, mais le signe de la paresse des élites à affronter l’essentiel ; le destin de l’espèce humaine n’est pas le reflet obscur de l’action des dieux, mais le fruit de décisions courageuses, mélanges de force et de simplicité ; les droits de l’homme ne sont pas un luxe que se seraient offertes les anciennes puissances coloniales : ils sont l’arme terriblement tranchante des peuples face à l’oppression - à condition de comprendre que seuls ceux dont la chair a été meurtrie pour avoir cherché à inscrire l’universel dans une culture locale connaissent le prix de la véritable universalité.
Nous pourrions dormir tranquille si, en Colombie ou en Birmanie, les militants des droits humains ne donnaient pas, par leur sens du sacrifice, une formidable leçon de choses à des institutions internationales, qui n’ont toujours pas su tirer les enseignements de Sarajevo ou de Kigali. Nous pourrions sommeiller le cœur léger si l’actuel pouvoir colombien ne trouvait aucun support dans les réseaux économiques qui transitent en Occident, si le groupe français Total, dont les résultats mirobolants ont été annoncés la semaine passée, n’alimentait pas en grande partie la junte militaire birmane. Nous pourrions « déjeuner en paix » - comme le chantait naguère Stéphane Eicher – si Ingrid Betancourt et Aung San Suu Kyi ne nous ouvraient pas les yeux sur la situation des milliers de séquestrés dont elles partagent le sort, si elles n’avaient pas fondé leur combat sur l’aspiration de tout un peuple à disposer de lui-même, si chacune n’incarnait pas l’âpre travail d’une liberté sans frontière face à la honte érigée en système. Nous pourrions… Mais le repos du schizophrène garantit la victoire du pire. La liberté n’est pas un bien divisible dont on pourrait monopoliser telle ou telle partie : elle existe sur toute la surface du globe, ou elle n’est rien. Vaclav Havel, encore : « ne pas prendre la défense de la liberté des autres revient à renoncer volontairement à sa propre liberté ».