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Elle est attente, tristesse et bonté. A demi-paralysée, Clara Gonzalez de Rojas a perdu tout espoir de "redevenir elle-même", mais elle ignore la haine. Il y a quatre ans, sa fille, Clara Leticia Rojas, était enlevée par la guérilla des Forces armées révolutionnaires deColombie (FARC). L'ex-candidate à la présidence, Ingrid Betancourt, a son portrait affiché sur l'Hôtel de Ville à Paris. Peu de Français connaissent l'existence de sa chef de campagne et compagne d'infortune.
Mme Gonzalez rentre précipitamment à Bogota. Le lundi un fax arrive : Clara confirme qu'elle est aux mains de la guérilla. Le lendemain, Mme Gonzalez ne peut plus se lever, l'angoisse a eu raison de ses tendons et de ses muscles. Claraleti est la petite dernière de cinq enfants, la seule fille, la préférée. Mme Gonzalez ne s'en cache plus. "Le plus dur c'est le sentiment d'impuissance", affirme-t-elle, poursuivant avec un sourire triste : "Un ami de Clara, journaliste, me suggérait de faire pression à New York et à Paris. Appeler New York ? Moi, qui ne connaissais personne ?" Le doute, toujours, la taraude : "Est-ce que j'aurais pu faire quelque chose ?" Quand il s'avère qu'Ingrid et Clara ne seront pas libérées de si tôt, Mme Gonzalez retourne à la campagne. Elle tente de noyer sa tristesse en regardant pousser ses roses. Elle apprend à utiliser Internet pour rester en contact avec les familles qui partagent son sort. Les guérilleros des FARC détiennent 61 "otages politiques" qu'ils veulent échanger contre leurs camarades prisonniers, et plusieurs centaines d'otages économiques, enlevés contre rançon.
A Bogota, les créanciers montrent les dents et menacent de saisir le deux-pièces de Clara, dont les traites n'ont pas été payées. Dans ce pays où l'enlèvement est devenu un fait de société, la loi oblige l'employeur à payer le salaire d'un employé séquestré. Mais Clara n'avait pas signé de contrat, et Oxygeno verde, le parti d'Ingrid Betancourt, a cessé d'exister. Mme Gonzalez s'installe alors dans cet appartement dont chaque objet lui rappelle son enfant. Avec orgueil, Mme Gonzalez égrène le CV de sa benjamine : études de droit et un brillant début de carrière dans le secteur public. Mme Gonzalez se prend parfois à parler au présent : "Claraleti réussit tout ce qu'elle entreprend, elle est tellement active..." Fin 1991, Clara Rojas avait croisé Ingrid Betancourt au ministère du commerce extérieur. Dix ans plus tard, elle a abandonné toute activité professionnelle pour se consacrer à plein temps à la campagne présidentielle d'Ingrid. Mme Gonzalez ne peut contenir un sanglot.
Le président de la République, Alvaro Uribe, n'a jamais pris la peine de recevoir cette dame effacée qui n'aime pas les caméras. "Je lui ai écrit plusieurs fois, ses conseillers m'ont répondu des lettres très aimables", dit Mme Gonzalez. La famille d'Ingrid Betancourt n'a pas de mots assez durs pour condamner l'attitude du chef de l'Etat, réticent à toute négociation avec la guérilla. Mme Gonzalez, elle, "tente de le comprendre". Elle n'a même pas essayé de l'approcher en 2005, à l'occasion d'un séminaire sur le terrorisme : "Il y a tellement de problèmes dont il doit s'occuper."
En juillet 2002, les FARC ont fait parvenir une vidéo. Les deux jeunes femmes, amaigries, sont assises à une table ; c'est Ingrid qui parle. Dans une deuxième vidéo, diffusée en août 2003, les otages semblaient en meilleure condition physique, mais rien ne permettait de savoir si elles étaient encore détenues ensemble. Clara, la voix brisée, ne s'adressait qu'à sa mère. Sa fragilité a ému le pays. Depuis deux ans et demi, les guérilleros n'ont donné aucun signe de vie des deux otages. "Je tente de comprendre leur cruauté. Je crois qu'ils tentent de nous faire vivre et de nous faire souffrir ce qu'ils ont eux-mêmes vécu et souffert", dit Mme Gonzalez. Depuis l'enlèvement de sa fille, elle a beaucoup lu "pour tenter de comprendre comment (son) pays en est arrivé là". Dans l'épreuve, la douceur parfois pointe. Mme Gonzalez dit "avoir connu la vraie solidarité" avec ces familles d'origine modeste dont les fils soldats sont aux mains des FARC, certains depuis huit ans.
Ses deux petites-filles et leur mère font irruption. Mme Gonzalez se lève avec difficulté du canapé pour les accueillir. La plus jeune des fillettes, Maria Alejandra, avait 5 ans quand sa tante a disparu. "J'ai dû l'emmener chez un psychologue, raconte sa mère, c'était terrible ce bout de chou qui répétait tout le temps qu'elle haïssait les FARC." Mme Gonzalez se rassoit. Des larmes tombent sur ses belles mains ridées. Elle n'a pas de haine pour les guérilleros : "Pourquoi de la haine ? Ce serait de la douleur en plus, j'ai assez à faire avec celle de l'absence."